Estivales de musique en Médoc : trois violoncellistes à l’Église de Saint-Estèphe

8 juillet 2018 Par
Victoria Okada
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Le Festival « Estivales de musique en Médoc » invite, depuis quinze ans, les jeunes lauréats de concours internationaux pour des concerts dans des châteaux du Médoc. Après l’ouverture avec le quatuor Akilone (premier prix du concours de Bordeaux), le 3 juillet, c’est au tour des trois violoncellistes de jouer à l’Église de Saint-Estèphe, non loin du château Les Ormes de Pez.

eglise-st-estephe-copieCe concert devait se tenir en plein air dans le jardin du Château Les Ormes de Pez. Mais des doutes de pluie et de vent persistaient encore dans l’après-midi, et le lieu a été déplacé dans la belle Église de Saint-Estèphe, construite au milieu du XVIIIe siècle. Et ce choix était favorable à la musique. Le volume modeste de la bâtisse et sa voûte du chœur créent une belle acoustique comme dans une salle consacrée à la musique de chambre.

Initialement annoncée avec trois des quatre lauréats du Concours Reine Elisabeth de Bruxelles de 2017, la soirée a connu un deuxième changement et c’est Alexis Descharmes, violoncelle solo de l’Orchestre de Bordeaux Aquitaine, qui a remplacé au pied levé l’un d’entres eux. Comme Aurélien Pascal et Yan Levionnois, les deux autres interprètes de la soirée, Alexis Descharmes a été élève, entre autres, de Philippe Muller, pédagogue d’exception qui a formé de nombreux interprètes du premier plan. Tous les trois possèdent donc un même héritage qui constitue aujourd’hui l’excellence et le rayonnement des violoncellistes français dans le monde entier. Autant dire que le concert, marqué par la variété des œuvres et le dynamisme des musiciens qui ont joué en solo, en duo ou en trio, ou encore accompagnés au piano par Hervé N’Kaoua, a reccueilli un franc succès.

En première partie, Alexis Descharmes ouvre le bal avec la Suite n° 1 en sol majeur BWV 1007, de Jean-Sébastien Bach. Après le « Prélude » et l’« Allemande » qui révèlent son très beau sens du chant, il joue la « Courante » avec une étonnante flexibilité rythmique dans un grand élan. Libre mais subtilement contrôlé, son jeu rappelle indéniablement le caractère de la danse, très présent dans  cette pièce. Encore plus inspirés, ses « Menuets » sont vigoureux et énergiques, dépoussiérant l’idée des pas de cour certes élégants mais parfois traînant chez certains interprètes. À la fin du « Menuet II », il accélère le tempo pour arriver, comme en cascadant, à la « Gigue » finale. La formidable vivacité qui se dégage pendant ces quelques mesures est telle que nous sommes littéralement subjugués par l’inventivité dont il fait preuve dans cette œuvre que l’on croit avoir entièrement explorée depuis trois siècles…

Ensuite, une pièce assez rare, Lampeana n° 2, Rhapsodie pour violoncelle et piano, du compositeur argentin Alberto Ginastera (1916-1983). L’œuvre est composée d’alternances de lent-vif, mêlant des éléments folkloriques et savants dont de véritables déclamations confiées au solo du violoncelle, rappelant des chants de gauchos. Les accords répétitifs et de percussions au piano et les élancés lyriques au violoncelle  donnent à cette musique plein de caractère, surtout lorsque l’interprétation est très investie comme celle de Yan Levionnois et d’Hervé N’Kaoua.

À la fin de la première partie, Aurélien Pascal joue la Polonaise brillante en ut majeur op. 3 de Chopin. C’est l’image de Chopin dans la fleur de la jeunesse (le compositeur avait 19 ans lorsqu’il l’a écrite), débordant de vitalité et d’espoir, que présente le violoncelliste, avec une fièvre interprétative rafraîchissante. Il met en avant les belles lignes mélodiques lorsque la partition fait chanter, et laisse libre cours à la passion juvénile vers la fin, comme pour exprimer le pur bonheur de la musique, le bonheur partagé par tout l’auditoire.

Version 2La deuxième partie commence par le Requiem pour trois violoncelles et piano op. 66 de David Popper (1843-1913). Personnage essentiel dans l’histoire du violoncelle, Popper demeure assez méconnu du grand public, réduit à l’auteur de quelques pièces de salon comme Tarentelle op. 33, œuvre célèbre pour sa virtiosité. Le Requiem, composé en 1891, met en valeur la sonorité profonde de l’instrument que nos trois musiciens explorent à travers de longues notes et phrasés, dépouillés de tout artifice.

Puis, Yan Levionnois et Aurélien Pascal enchaînent deux pièces, un Duo d’Offenbach et la Sonate pour deux violoncelles de Jean-Baptiste Barrière (1707-1747). Excellent violoncelliste, Offenbach a écrit une série de Duos (op. 49 à 54) avec des techniques progressives. Le dernier de la série, l’op. 54 joué ce soir exige une technique confirmée : les positions serrées ou écartées de la main gauche, les coups d’archets quasi acrobatiques… et ce, tout en conservant le naturel dans les mélodiques. Nos deux violoncellistes font conjuguer leurs personnalités musicales de façon cohérente et complémentaire, l’un prenant le dessus de l’autre selon les moments : extériorité et intériorité, élan poétique et minutie technique, légèreté ou épaisseur du son… Leur complémentarité est tout aussi heureuse dans la Sonate du compositeur bordelais Barrière, où l’italianité à la Vivaldi fascine. Ici aussi, ils font preuve d’une virtuosité alerte et leur jeu, avec peu de vibrato, s’approprie au style baroque, ce qui plaît grandement.

Pour terminer la soirée, nous écoutons Terra Aria et Terra Danza d’après B Song du compositeur italien Giovanni Sollima (1962-). Les deux oeuvres font partie d’un album de quatre pièces qui a été commandé pour une performance de danse l’occasion de la Biennale de Venise en 2001. Après l’« Aria », ample et expressif comme un chant (cela rejoint la déclamation de Ginastera), la « Danza » (qui pourrait être considéré dans ce programme comme un pendant de la Suite de Bach) explore des possibilités de percussion de l’instrument (frappes sur la table) et des éléments répétitifs (accords, motifs, brèves séquences rythmiques et mélodiques) pour créer un univers ensorcelant. Dans cette partition fort animée et jouissive, l’enthousiasme des musiciens appelle celui des spectateurs qui quittent l’église dans une exaltation passionnée. Pour prolonger le moment convivial de partage, le Château Les Ormes de Pez offre une dégustation avec les artistes.

Prochain concert : le 10 juillet à 21 heures, récital de mélodies françaises avec Elsa Dreisig (soprano) et Karolos Souganelis (piano) au Château Patailley à Pouillac.

Photos © Victoria Okada