Box office d’Intouchables à l’étranger: chronique d’un succès populaire universel pour Omar Sy et François Cluzet

19 avril 2012 Par
Gilles Herail
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On avait parlé de la surprise puis du phénomène en France. Moins dans le monde. Quelques 19 millions d’entrées, à quelques encablures de Bienvenue chez les Ch’tis et de Titanic. La présence des Intouchables dans de nombreux festivals laissait présager le meilleur et des succès d’estime dans les grands pays européens. Le film de Toledano et Nakache a fait bien mieux. En réalisant des scores dignes d’un blockbuster américain. Chronique de ce parcours surréaliste, inédit dans l’histoire du cinéma français.

Le cinéma français est capable de s’exporter. Toutes proportions gardées (voir notre article sur le succès des films français à l’étranger en 2010). La plupart de nos blockbusters nationaux sont en langue anglaise. Des productions Besson, du Jean Jacques Annaud, quelques coproductions européennes prestigieuses… Les autres bons résultats sont des films sans acteurs (et donc sans problème de doublage!). Des films d’animations, les grands documentaires (notamment La marche de l’empereur) et récemment… The Artist. Depuis la fin des années 70 et les derniers Louis de Funes, la France n’a pas produit beaucoup de grands succès populaires européens. Il y a bien les Asterix qui s’appuient sur une BD connue un peu partout. Il y a surtout Amélie Poulain, vrai film français, en français et avec des images d’un mode de vie “so French”. Jeunet a fait voyager le film dans le monde entier, accumulant au final plus de 20 millions d’entrées, des Etats-Unis à l’Asie, en passant par l’Amérique du Sud et bien entendu l’Europe.

Intouchables est de ce calibre là. Au moment de l’écriture de cet article (qui sera complété par la suite), nos deux anti héros ont cumulé plus de 17 millions d’entrées à l’étranger. L’excellent blog http://boxofficeintouchables.unblog.fr/ s’est mis en tête de réunir l’ensemble des chiffres des sorties internationales. Un travail de Titans (des informations pas toujours faciles à trouver) qui permet de voir un peu plus clair sur le phénomène du moment, qui dépasse les salles d’art et d’essai pour partir à l’assaut des multiplexes. La success story a commencé, lentement mais surement, dans les pays francophones. Sur quelques écrans en Belgique et en Suisse. Un bouche à oreille du tonnerre et des maintiens chaque semaine. Au final 600 000 spectateurs en Suisse Romande et près d’1 million en Belgique (autant que Rien à Déclarer). Le premier vrai test vient de l’Allemagne, vrai pays francophile, amateur d’Ozon, Jeunet, Besson mais aussi de comédies françaises (Bienvenue chez les Ch’tis notamment). Sorti dans très peu de salles, dans le circuit art et essai, le film fait une première semaine triomphale et triple son nombre d’écrans la semaine suivante. Pour atteindre une première place au box-office qu’il ne lâchera pas pendant 9 semaines. Écrasant tous ses concurrents. Et cumulant plus de trois mois après sa sortie près de 8 millions de spectateurs (autant que le dernier Harry Potter!). Après l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse Alémanique. Avec une même ferveur et des records historiques (700 000 entrées dans chacun des pays).

 

Intouchables serait donc un film germano-compatible! Pas uniquement… Le concert de louanges, de critiques élogieuses du public et des professionnels ne s’arrête pas au trois pays cités. Toledano et Nakache semblent aussi savoir parler aux pays latins. Où les critiques sont un peu moins dithyrambiques mais toujours très positives. Il faut bien dire que l’immense succès du film dans les pays francophones et germanophones a changé le statut du film. Qui passe de la petite comédie sympathique pour bobos à un véritable blockbuster européen lancé à grand renfort de promotion. En Italie, Intouchables sort sur 300 copies, soit une diffusion très correcte dès la première semaine. Le succès est important de suite et le buzz est lancé. Le film est encore à l’affiche et continue d’attirer des spectateurs. Ayant attiré déjà 2 millions de curieux enthousiastes. Le succès en Espagne a suivi sans anicroche, démarrant un peu plus bas mais se maintenant de manière exceptionnelle. Le film dépassera aussi allègrement les 2 millions d’entrées et est devenu depuis la semaine dernière le film le plus vu en Espagne de 2012. Le Portugal et la Grèce ont connu des débuts de carrière similaires, avec cette même longévité dans les salles obscures. Digne des phénomènes comme Le discours d’un Roi ou Slumdog Millionnaire. L’histoire d’amitié de Philippe et Driss a depuis dépassé les frontières de l’Europe de l’Ouest. Avec un succès mesuré en Hongrie où le film n’est sorti qu’à Budapest, des débuts très convaincants en Croatie et surtout une première semaine tonitruante en Pologne (déjà 70 000 entrées). Mais aussi au delà. Le Liban (certes francophile et souvent francophone) et même Israël où les deux réalisateurs sont venus en personne assurer la promotion. Mais ce n’est pas tout…

 

Intouchables est en effet devenu un succès populaire dans un pays inattendu. C’est le moins de le dire. Le film dépasse donc largement les frontières de l’Union Européenne en rameutant 1,5 million de spectateurs en Corée du Sud. Plus que les Hunger Games! Avec son petit budget de 9 millions d’euros, ses acteurs français totalement inconnus. Et surtout un cinéma national très puissant qui laisse peu de place aux films étrangers, excepté quelques blockbusters américains. Le succès de cette petite comédie française en Corée du Sud est donc une de ces petites anomalies dans la matrice, ces incongruités qui montrent que le public est toujours moins conservateur qu’il n’y parait. Qu’il est prêt à tenter l’expérience si la rumeur est bonne et les premiers avis ultra positifs. Les films étrangers ne sont de plus pas doublés dans ce pays. Il fallait donc être motivé pour aller découvrir Intouchables en français sous titré. Les spectateurs coréens ont eu cette audace! Le succès local ouvre de nouvelles perspectives au film qui a été acheté sur tous les continents. La prochaine vague de sorties concerne l’Europe de l’Est. Où l’ensemble des pays va pouvoir découvrir le film d’ici le début du mois de mai. Et notamment en Russie où le film est déjà disponible sur les plateformes de téléchargement mais où les premiers spectateurs sont tombés amoureux du film. Viendront ensuite l’ensemble de l’Amérique Latin cet été. Le Japon à la rentrée (où le film avait gagné un de ses premiers grands prix au festival de Tokyo). En espérant une sortie chinoise dans le reste de l’année.

Intouchables a déjà démontré sa dimension internationale, voire universelle, en séduisant des publics très divers, aux quatre coins du globe. Reste un pays où le film a pour le moment été reçu de manière mitigée, voire franchement négative. Après The Artist, Harvey Weinstein a repéré très tôt ce bijou français dont il rêve de faire un grand succès aux États-Unis avant le remake envisagé avec Colin Firth. Nous vous en avions déjà parlé mais la critique assassine de Variety soulignant les clichés racistes du personnage de Driss pourraient avoir un écho important aux USA où la représentation à l’écran des Afro Américains est toujours un sujet sensible. Plus récemment, The Help avait subi les mêmes critiques. Sur ces personnages d’Oncle Tom et de clown dansants (une imagerie que Spike Lee décrit et dénonce dans son excellent film Bamboozled). La réception du film par le public américain sera donc un vrai test (le Royaume-Uni et l’Australie devraient avoir un accueil plus consensuel du feel good movie français). Au delà du pseudo racisme du film (qu’il est difficile de comprendre d’un point de vue français mais qui peut se défendre dans le cadre de la culture américaine), Weinstein a un autre défi. Celui de faire avaler à un public très réticent un film sous-titré (les américains ne doublent pas leurs films). Et d’en faire un véritable succès populaire, ne se limitant pas aux cinémas indépendants chic de New York. Affaire à suivre!

La belle histoire du film ne fait donc que commencer. Sachez qu’en comptant gros sous, Intouchables a déjà ramené 320 millions de dollars dans le monde (en n’étant sorti que dans une dizaine de pays)! C’est plus que John Carter of Mars, le Choc des Titans 2, Voyage au Centre de la Terre, Super 8, Rango, Millenium… Le film est un cas d’école. Il y a certes du marketing, de la publicité, des stratégies de sorties. Mais ce triomphe dans l’ensemble des pays où Intouchables est sorti (sans exception pour l’instant!) n’a pas d’explication rationnelle. Surprenant mais passionnant!

Gilles Hérail