[Critique] « Creepy », le nouveau thriller crispant de Kiyoshi Kurosawa

9 juin 2017 Par
Joanna Wadel
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Le maître du thriller japonais adapte le roman noir de Yukata Maekawa en composant une oeuvre appliquée à l’atmosphère énigmatique et tendue, toute en gradation, mêlant enquête et thriller psychologique, ses registres de prédilection.

Synopsis :

Takakura (Hidetoshi Nishijima) est un détective scrupuleux passionné par son travail, mais lorsqu’il manque de discernement sur le cas d’un dangereux psychopathe en pleine évasion, il échappe de peu à la mort et décide de quitter la profession. Reconverti dans l’enseignement, il communique sa passion pour la criminologie à ses étudiants sur les bancs de l’université, tandis que sa femme Yasuko (Yuko Takeuchi) s’occupe d’aménager leur nouvelle maison dans une petite banlieue isolée de Tokyo où elle peine à trouver ses marques. En tentant de faire connaissance avec le voisinage peu loquace, le couple va vite se rendre compte que l’ambiance n’est pas au beau fixe. Malgré leurs efforts et leur patience, la situation avec leur voisin, l’imprévisible Nishino, (Teruyuki Kawaga, flippant), loin de s’améliorer, va peu à peu basculer dans l’inquiétant et l’équivoque… Jusqu’à se faire menaçante ?

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Avec toute la finesse et la subtilité qu’on lui connaît, Kiyoshi Kurosawa nous livre à nouveau un beau film de genre imprégné de malaise, un thriller policier qui sait se dévoiler et cultive son mystère avec une tension latente. Le réalisateur adepte des secrets enfouis dans une réalité trouble, laquelle tend presque toujours vers le fantastique, insiste encore sur le côté irréversible de la vérité et exploite ici la symbolique de l’attraction malsaine pour le dissimulé, qu’elle soit dans l’acharnement du personnage principal à poursuivre sa quête de révélation quitte à mettre ses proches en danger, ou dans la curiosité naïve de sa jeune épouse en manque de compagnie. Faut-il pousser la porte de chez son voisin, même s’il se comporte de façon étrange ? Une réponse pas si évidente à laquelle répond Kurosawa, qui démontre concrètement et non sans ironie, qu’une fois poussée, il est impossible de revenir en arrière. Un dévoilement terrassant assez récurrent chez le réalisateur nippon qui traite souvent de la vérité comme refoulée et aborde une nouvelle fois l’importance de la mémoire, des souvenirs que certains voudraient retrouver et d’autres non (Real, SHOKUZAI : Celles qui voulaient oublier/Celles qui voulaient se souvenir). Dans Creepy, c’est par la perte de conscience et de repères que les victimes deviennent vulnérables et finissent par s’offrir au mal, celles-ci se jettent dans le piège avec une curieuse attirance qui tient presque de l’irrationnel. Que l’usage de mécanismes scénaristiques classiques fasse craindre l’attendu, comme le voisin indiscret et collant irrémédiablement psychopathe (Harcelés avec Samuel L. Jackson), ou l’accident effacé par le subconscient qui revient hanter le présent, ne présage aucunement de la qualité appréciable des ressorts du film, que Kurosawa multiplient, complexifient, en apportant toujours une dimension et une perspective originales à ces trames rodées, évitant de peu le déjà-vu, en allant jusqu’au bout de ses révélations et filant ses idées jusqu’à épuisement. Une chose appréciable qui ne laissera pas les amateurs sur leur faim avec un dénouement avorté ou trop énigmatique dont raffolent les spécialistes du genre.

Brillante réécriture du roman de Maekawa pour grand écran au récit maîtrisé, ramené au présent, (ce qui lui confère une intensité qui se prête davantage au format), Creepy porte bien son nom (c’est le moins qu’on puisse dire), par le comportement sinistre des suspects, en l’occurrence de Nishino, le profil-type du solitaire désaxé, un peu louche qu’on soupçonne naturellement, à tort ou à raison. Mais aussi par l’étrangeté d’une réalité déconcertante, d’un Japon parallèle qui met mal à l’aise, une sensation intuitive, tout en restant délicat et symbolique avec un environnement contrasté ; urbain et verdoyant, habité mais qui donne l’impression d’être dépeuplé, présentant des espaces variés, tantôt cachés tantôt ouverts, entre ombre et lumière douce selon le ton des scènes.

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Un opus anxiogène et réussi prouvant, si besoin est, la qualité du cinéma de Kiyoshi Kurosawa qui allie habilement onirisme et réalisme culturel, des qualités qui font du Japon le pays du thriller ; sobre, sans grand spectacle mais spirituel, transcendant et efficace.

Visuels : © Eurozoom

Creepy (2016) un film de Kiyoshi Kurosawa, avec Hidetoshi Nishijima (Takakura), Yuko Takeuchi (Yasuko), Teruyuki Kagawa (Nishino), Haruna Kawaguchi (Saki) et Masahiro Higashide (Okawa), en salle le 14 juin 2017.

Retrouvez également l’interview de Kiyoshi Kurosawa réalisée à Cannes par Geoffrey Nabavian pour la présentation dAvant que nous disparaissions, avec Le Grand Eicar pour Toute la Culture :