Cinema
[Karlovy Vary Film Festival] « A far shore », un conte tragique dans le Japon contemporain

[Karlovy Vary Film Festival] « A far shore », un conte tragique dans le Japon contemporain

07 juillet 2022 | PAR quentin didier

En compétition officielle pour le Globe de cristal du festival tchèque, le film de Masaaki Kudo surprend par la dureté de son ton. Dans son portrait d’une jeune fille en totale perte de repères le réalisateur nippon nous emmène à Okinawa dans l’arrière-pays de l’archipel, loin des lumières et de l’agitation tokyoïte si communes à notre imaginaire.

A far shore s’inscrit dans la programmation aux accents sociaux et réalistes de la 56ème édition du Festival du film de Karlovy Vary. Pour sa troisième réalisation, le cinéaste Masaaki Kudo déclare effectivement s’inspirer du cinéma de Truffaut et Ken Loach dans sa représentation de l’autre société japonaise – celle des campagnes et autres zones reculées où le progrès et l’importante croissance du pays sont plus difficilement tangibles.

Le calme d’Okinawa

Fruit d’un travail de plusieurs années avec la population locale, le film de Masaaki Kudo entend présenter la réalité contemporaine de l’île d’Okinawa au sud du Japon. Nous sommes ici loin des gigantesques paysages urbains des grandes villes de l’archipel principal comme Tokyo ou Kyoto. Dans un décor qui évoque un Japon plus traditionnel, la vie apparait plus paisible. Perdue dans l’Océan Pacifique a plus de 2000 kilomètres de la capitale japonaise, Okinawa pourrait alors incarner un paradis tranquille, mais pour le réalisateur nippon la réalité est tout autre…

Une brève lueur d’espoir

Dans les premiers instants du film nous découvrons un groupe de jeunes hommes et jeunes femmes profiter d’une soirée dans un bar. L’ambiance est très conviviale, et pour les garçons le caractère très avenant de leurs accompagnatrices apparait comme un idéal qu’ils ne trouvent pas sur l’archipel principal. « Okinawa c’est le paradis ! » déclare l’un d’eux. Mais ce paradis n’en est qu’artificiel et superficiel. Nous sommes en effet ici dans un club privé où les hommes payent pour de telles prestations – prestations réalisés qui plus est par des jeunes filles mineures.

Aoi en est une justement, et cet argent sale quoique facile lui sert à élever son fils de deux ans et à payer le loyer de son rustre appartement qu’elle partage avec le père. Le quotidien de la protagoniste se compose alors de ces virées nocturnes dans de brèves et artificielles lumières – celles du club où elle travaille clandestinement, et celles des clubs où elle plonge avec naïveté dans un hédonisme proche de l’autodestruction. L’espoir d’une vie meilleure ? Aoi n’y pense presque pas, et s’en moque seulement lorsque sa meilleure amie Mio l’évoque lors d’une après-midi au bord de la mer.

Un ton dur et tragique

Masaaki Kudo compose ici une atmosphère très fataliste où la jeune protagoniste est toujours rattrapée par sa condition sociale. Nous constatons que malgré de maigres tentatives d’échapper à la lenteur que représente Okinawa, les personnages ne dépassent pas le statut qui leur est tristement imposé. Le réalisateur nous fait découvrir cette partie du Japon où le travail est rare et très mal rémunéré. Les jeunes femmes n’auraient ici pas d’autre choix que de travailler en club car le salaire est plus conséquent et plus facile. Dans une réplique (trop ?) cynique, le père absolument désabusé de l’héroïne déclare que au moins les femmes ont cela de plus que les hommes.  

Le cinéaste tourne un tel propos social sous la forme d’une tragédie – celle d’Aoi jeune mère de dix-sept ans plongée dans un cadre de vie totalement dysfonctionnel. Dans sa représentation le réalisateur n’évite pas le sensationnalisme avec des éléments narratifs tragiques et larmoyants. On ne peut que cependant saluer la démarche à l’once de naturalisme de A far shore. Masaaki Kudo compose pour ce long-métrage un récit de fiction autour d’un espace social et culturel précis, et avec un ton fataliste au léger accent documentaire – on pense alors au cinéma japonais contemporain de Hirosazu Kore-Eda.

Visuel : ©Film Servis Festival Karlovy Vary

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quentin didier

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