Reconsidérer le monde depuis Saint-Etienne, les expositions du MAMC

13 août 2018 Par
Bénédicte Gattère
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Les expositions du deuxième volet de la saison célébrant le 30ème anniversaire du MAMC+ de Saint-Étienne mettent à l’honneur deux grands artistes dont la renommée internationale a pu éclipsé leurs origines stéphanoises : Valérie Jouve et Jean-Michel Othoniel.

La scénographie, autant chez la photographe et vidéaste Valérie Jouve que chez le plasticien expert en bulles de verre, Jean-Michel Othoniel, sont à la fois épurées et extrêmement soignées. Les espaces des salles sont très aérés, ce qui permet de déambuler en toute liberté et d’admirer au mieux les œuvres retenues en écho au deuxième chapitre de la présentation des collections du musée, « Considérer le monde », intitulé « Le Retour ». Ce retour à leur terre natale sont le prétexte pour les deux artistes aussi bien d’une réflexion sur nos environnements urbains proches chez l’une que la démonstration d’un geste artistique libéré, se jouant des conditionnements de la matière, chez l’autre.

vj2 Vue de l’exposition

Valérie Jouve a pensé elle-même l’accrochage de Formes de vie avec une grande intelligence. Dans cette exposition flirtant avec l’idée de rétrospective, elle nous fait découvrir les portraits et les paysages qui jalonnent toute son œuvre  photographique. Pour le 30ème anniversaire du musée, elle a eu carte blanche. Le parcours qui en résulte est d’une grande clarté et d’une grande sobriété. En préambule, elle propose une section de « vues urbaines » puisant dans le fonds photographique du musée. Prenant le rôle de commissaire, elle invite à  admirer le travail d’autres photographes comme celui du lyonnais Rajak Ohanian. Ce dernier propose des prises de vue en série vertigineuses, mettant en scène les habitants de grandes métropoles comme New York ou Chicago. Ces images tout à fait remarquables, proche d’une démarche de cinéaste, sont le résultat « des installations qu'[il fait] dans l’espace où il y a des appels à narration », nous confie leur auteur.

vj5 Valérie Jouve Sans Titre (les Personnages avec Melle Burricand), 2003/18 C-Print Courtesy galerie Xippas © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2017.

Après ces « mises en tension » comme elle aime les appeler et ce dialogue inspirant avec d’autres œuvres, Valérie Jouve nous dévoile son travail. C’est la première fois que la photographe expose dans sa région natale. On suit son cheminement artistique depuis les premiers bâtiments du quartier de Firminy-Vert où elle a grandi, photographiés en 1988, jusqu’à sa dernière série Sans titre (Les Arbres) faisant écho aux préoccupations environnementales actuelles.  Le spectateur est frappé par la dignité qui peut aussi bien se dégager d’une tour d’immeuble que d’une machine abandonnée de l’industrie automobile. Entre les mines de Saint-Étienne, ses fameux portraits aux façades ou par exemple un bâtiment Ford abandonné en Amazonie où les turbines de l’utopie industrielle baptisée Fordlândia luisent sous un soleil crépusculaire, Valérie Jouve établit des ponts et produit des images toutes singulières. Elles se révèlent marquées du sceau d’une attention au réel particulière, saisissant une vérité de la forme, dans l’instant.

vjo18 Valérie Jouve Sans titre, 2017/18 C-Print Courtesy galerie Xippas © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2017.
arbre-vj Valérie Jouve Sans titre (Les Arbres) , 2004/18 C-Print Courtesy galerie Xippas © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2017.

Du territoire périurbain jusqu’aux corpus – l’artiste préfère ce terme à celui de « série » – plus proches du contemplatif, elle nous livre sa vision des choses et des gens, informée par son parcours en sociologie. Passée par l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles (ENSP), elle sait poser un regard juste sur les lieux désaffectés, les habitats délaissés et garde à l’esprit que pour elle, « les banlieues sont des potentialités d’utopies ». Ce qui fait l’une des particularités de ces images, c’est leur absence de légendes. Pour Valérie Jouve, c’est une façon de « laisser ouvert » le champ de l’interprétation. Pour elle, « une image peut aller beaucoup plus loin que ce qu’elle représente ». Elle ajoute : « l’image est active au-delà de son sujet. » Et il est vrai que sa série de portraits à Marseille ou des arbres, – « aussi constitutifs de la ville » comme le précise l’artiste – induit une réflexion plus large sur la façon dont chacun se positionne par rapport à son environnement. Son exposition en 2015 au Jeu de Paume, intitulée « Corps en résistance «  en témoignait. « Les murs portent une mémoire du vivant, des corps aussi… », ajoute-t-elle, elle qui souhaite que cette exposition du MAMC+ « tire vers ce qui est vivant, loin des architectures sans âme » que peuvent évoquer les « machines à habiter du Corbusier ». Pour preuve, le parcours se clôt par une courte vidéo enregistrant le tremblement ténu d’une feuille, qui ne tient plus qu’à un fil à son arbre… C’est aussi une fin en forme d’ouverture vers un futur possible, plus végétal cette fois-ci.

otho Jean – Michel Othoniel , The Big Wave , 2018 . Vue de l’exposition « Face à l’obscurité » au Musée d’art moderne et Contemporain de Saint-Etienne Métropole Briques en verre indien noir, métal. Photo : Charlotte Piérot © ADAGP, Paris 2018.

Jean-Michel Othoniel dans son exposition Face à l’obscurité présente quant à lui un panel d’œuvres aussi minimalistes qu’imposantes. On passe alors de la photographie réaliste à la sculpture et à la performance : le réel façonné par l’imaginaire…qui réussit à prendre forme, telle cette grande vague faite de briques de verre soufflé empilées sur une structure monumentale en métal. Véritable prouesse technique, cette dernière création du plasticien a mis plusieurs années à voir le jour. Comme nous l’explique l’artiste, il a passé un an à réaliser les dessins techniques et deux ans à construire la structure qui soutient The Big Wave !

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Jean-Michel Othoniel Invisibility Faces, 2015. Vue de l’exposition « Face à l’obscurité » au Musée d’art moderne et Contemporain de Saint-Etienne Métropole Obsidienne, socle en bois de marronnier. Photo : Charlotte Piérot. © ADAGP, Paris 2018

Évoquant les forces de la nature plus ou moins inquiétantes, comme par exemple un tsunami, cette sculpture fait face à une série de sculptures d’obsidienne. Présentées sur de hauts piédestaux en bois, elles apparaissent comme une forêt de visages hermétiques, lui faisant face. Ces cinq sculptures sont en réalité « un projet de métamorphose », précise l’artiste. En effet, il a joué à l’anthroposophe pendant deux ans en cherchant le moyen de transformer chimiquement le souffre en obsidienne. L’idée lui en est venue en découvrant de l’obsidienne sur un site volcanique. Fasciné par cette pierre noire, il a voulu en remonté la source et en connaître la genèse, pour finalement faire le chemin inverse.

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Jean-Michel Othoniel à l’âge de six ans.

De part et d’autres de ces deux ensembles de sculptures, deux photographiess dont l’une enregistrant la première œuvre de Jean-Michel Othoniel, une performance réalisée en 1986. Minuscule, cette image en noir et blanc nous fait osciller entre le minimal et le monumental. Jouant sur les échelles, cette présentation à Saint-Étienne nous fait connaître Othoniel de sa dernière à sa première œuvre. Cette photographie de 1986 est en réalité un autoportrait qui avait par ailleurs été présenté en ouverture de son exposition personnelle au Centre Pompidou.

o-dh4ohlyw Autoportrait en robe de prêtre.

Les expositions sont à voir jusqu’au 16 septembre au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole. Toute les informations pratiques sur le site officiel du musée.

Crédits photo : © François Caterin © Charlotte Piérot © ASC Anne Samson Communications