Théâtre

« Wax », à mi-chemin entre spectacle et arts plastiques

« Wax », à mi-chemin entre spectacle et arts plastiques

26 décembre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Wax de Renaud Herbin n’est pas un spectacle tout neuf, mais c’est un plaisir de le voir encore programmé par des lieux tels que le Théâtre Paris-Villette. Proposition de jeu clownesque autour de la cire, c’est un spectacle très ludique qui explore les confins de la matière et de l’imaginaire. Très joliment porté par l’interprète, c’est une œuvre stimulante, propre à râvir des spectateurs de 6 à 96 ans.

Renaud Herbin joue avec la cire

Wax, en anglais, c’est la cire.

Renaud Herbin, metteur en scène, directeur du TJP CDN de Strasbourg, est un explorateur : formé à la marionnette à l’ESNAM de Charleville, il évite néanmoins parfois l’utilisation de la marionnette traditionnelle pour aller chercher des formes expressives innovantes, en inventant un théâtre très visuel.

Wax ne fait pas exception, puisqu’il s’agit ici de faire spectacle avec ce matériau assez fascinant qu’est la cire. Susceptible de plusieurs états, moulable mais aussi malléable, collante, translucide, elle autorise toutes sortes d’explorations.

C’est ainsi que la cire, fondue avant l’entrée du public, est bientôt répandue en flaque et mise à sécher, puis exposée à la verticale. On explore – trop rapidement – la possibilité de l’utiliser pour improviser un théâtre d’ombres. Puis on y découpe quelques silhouettes anthropomorphes, qu’on va plier et coller à loisir. Tester leur reproductibilité, mais aussi la façon dont elles résistent à toute velléité de les faire tenir en place.

Un spectacle d’exploration clownesque

Il y a donc beaucoup de manipulation, même si elle ne se fait pas au sens habituel des théâtres de marionnettes. Il n’y a aucune volonté de « faire semblant », il est clair que la cire reste la cire, que les silhouettes ne doivent pas être compris comme le signe de présences scéniques. Il n’y a pas vraiment de délégation de la parole, on n’essaie pas de « faire parler » les bonshommes de cire. Cependant, le spectacle joue énormément autour de ce matériau, et avec lui : plus qu’un accessoire, moins que l’objet du théâtre du même nom, il l’utilise moins comme signe qu’en tant que tel. S’il y a délégation, c’est celle, qui se fait de la salle à l’interprète, du plaisir enfantin de jouer avec cette matière si plastique.

L’interprète, justement, concentre sur elle tout le jeu, puisqu’elle incarne le seul personnage de la pièce. Un peu savante folle, un peu exploratrice, définitivement créative, ce personnage de clown curieuse et enthousiaste est très réussi. Dans un style outré, avec un comique très corporel et très basé sur la répétition, elle évite cependant autant la maladresse que le cliché.

C’est, ainsi, avant tout, un spectacle clownesque, et la dynamique d’un tel personnage est en parfaite adéquation avec le propos. Parce que la clown, avec son âme d’enfant et le plaisir toujours renouvelé de tout redécouvrir en permanence, est le medium rêvé pour jouer avec la cire jaune. Avec une perception très premier degré, en mettant en place des protocoles dramatiques extrêmement simples et immédiatement lisibles. Ce choix s’impose presque avec évidence.

Justine Macadoux, qui est ainsi seule en scène, réussit avec grâce à camper son clown fragile et émouvant. Drôle et précise, elle tient avec brio un équilibre très précaire entre le rire et une concentration extrêmement bien focalisée sur la cire qu’elle pétrit avec gourmandise. Le fait que les enfants, public le plus perceptif et le moins susceptible de pardonner le manque d’authenticité, est complètement captif de ce qui se passe sur scène, est le signe clair et définitif que l’interprétation est absolument maîtrisée.

Une dramaturgie ludique et plastique

La dramaturgie, quant à elle, est très maligne. Elle est fondée non sur un principe narratif, mais sur l’épuisement des possibilité données par le matériau. Comme dans un jeu (au sens ludique) d’enfant, il importe de vivre des péripéties, sans qu’elles fassent globalement sens : le jeu (au sens ludique et dramatique) est possible tant qu’il y a de la matière.

C’est à une exploration du désordre que l’on assiste, et à laquelle on se retrouve associé par le truchement de la comédienne. La manipulation étant destructive, il s’agit d’épuiser son envie de jouer tant que la cire reste utilisable. C’est une parabole de l’impermanence, un art de la jouissance enraciné dans le présent, qui saisit ce qu’il y a pour jouer, au moment où le jeu se fait.

La fin est un peu précipitée par le fait que la plus grande partie de la cire est consommée en un seul coup, pour faire comme un masque monstrueux à l’interprète, presque un manteau : on a la sensation qu’il était possible d’étirer davantage les possibilités offertes, mais la nécessité de ne pas épuiser l’attention de jeunes spectateurs peut expliquer qu’on achève ainsi le propos.

Une mise en scène sobre et efficace

Au service de cette expérience ludique et plastique, la scénographie est extrêmement dépouillée : trois bancs, des lés de plastique épais couvrant le sol, un grand récipient en verre pour contenir la dizaine de litres de cire jaune. C’est intelligent, c’est discret, cela sait s’effacer derrière la recherche visuelle.

La mise en musique déçoit un peu, en revanche, par son côté anecdotique. Des bruits de glougloutement s’y mêlent, pour figurer l’état de la cire au stade fondu, mais sinon il s’agit d’un accompagnement synthétique discret et qui n’agrémente pas beaucoup le plaisir de spectateur.

Dans l’idée d’un dépouillement qui n’implique pas de renoncer pour autant à une ambition dramaturgique, la création lumière nous paraît beaucoup plus réussie. Même si la salle reste allumée pendant le spectacle, le découpage des zones et espaces sur scène est très bien fait, avec des lumières chaudes tirant sur le jaune. Un éclairage presque exclusivement à l’horizontal, qui met bien en valeur la matière sans l’écraser, et autorise de jolis jeux de transparence.

On ressort de ces 40 minutes de spectacle en ayant l’impression qu’à peine 5 minutes se sont écoulées. Les enfants dans le public se sont régalés, mais les adultes n’ont pas moins apprécié d’assister à cette exploration. Renaud Herbin a décidément signé là une œuvre qui fera date.

Visible au TPV jusqu’au 30 décembre, Wax a une très belle tournée en 2019. En janvier, le spectacle sera au Théâtre la Passerelle, à Gap, du 07 au 10 janvier, puis à l’Imagiscène, Centre culturel de Terrasson, du 13 et 14 janvier 2019.

conception Renaud Herbin / avec la complicite? d’Anne Ayc?oberry / jeu Justine Macadoux, Ste?phanie Fe?lix (en alternance) / espace & matie?re Mathias Baudry / son Morgan Daguenet / lumie?re Fanny Bruschi / technique Thomas Fehr et Christian Rachner

production : TJP Centre Dramatique National pour toutes les générations – Strasbourg / coproduction : MA Scène Nationale du Pays de Montbéliard

visuel: (c) Benoît Schupp

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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