Théâtre
« Traversées » : vertigineux frémissements au passage des seuils

« Traversées » : vertigineux frémissements au passage des seuils

25 septembre 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Traversées est le premier spectacle d’Élise Vigneron (Théâtre de l’Entrouvert), qu’elle reprend dans une forme destinée à l’espace public avec une nouvelle interprète, Kristina Dementeva, elle aussi formée à l’École Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières. Une proposition troublante d’intensité, mise en images et en corps avec une rare minutie. Peu de spectacles méritent à ce point d’être qualifiés de poème visuel. Une œuvre subtile, sombre et magnifique, comme un tableau en clair-obscur peint par de La Tour qui prendrait vie sous les yeux du public.


Élise Vigneron est une artiste de grand talent, dont la signature est immédiatement reconnaissable : attention extrême à l’utilisation parcimonieuse de la lumière dans des mises en scène grignotées par l’obscurité, sobriété des effets, importance accordée au son comme producteur de sens et de présences, exploration de la figure symbolique du cadre ou du seuil, engagement corporel total de l’interprète, refus de la passivité du spectateur assis, emploi intelligent des techniques marionnettiques au service de spectacles forts et poétiques.

Pour qui n’a pas vu son premier spectacle en 2009, (re)découvrir Traversées aujourd’hui permet de comprendre que cette singularité artistique est en germe dès les tous débuts de son œuvre. Comme une peinture à la bougie qui s’animerait et prendrait corps, qui respirerait et se déploierait dans l’espace, Traversées offre au spectateur une expérience singulière, muette mais chargée de sens, qui ouvre pour le temps de la représentation un univers de signes poétiques, librement inspiré de la symbolique du passage puisée dans le texte Seuils de Patrick Kermann, dont le spectacle reprend des bribes.

Donner à sentir le vertige du passage

Il s’agit donc d’évoquer le franchissement, les seuils auxquels les humains frémissent, au bord du vertige, dans la fragile rupture qui délimite l’avant et l’après.

Sans paroles, une figure féminine en robe blanche nous est présentée à différents âges de sa vie. Incarnée directement par l’interprète ou par le truchement de masques corporels et de marionnettes, ce personnage constitue le fil conducteur du spectacle, une présence humaine qui erre d’un seuil à l’autre, qui se cherche et se perd, se révèle dans le halo d’une bougie ou se fond dans l’obscurité.

Elle est prise dans une danse délicate qui la confronte à différents seuils, matérialisés par des cadres érigés au milieu de nulle part, comme un rappel du fait que les passages se présentent à nous au temps et à l’endroit où ils se matérialisent, sans tenir compte de la volonté de celui ou de celle appelé à les franchir.

Quelques phrases, parfois quelques mots seulement de l’auteur Patrick Kermann viennent s’immiscer au long de ce cheminement, non pour l’expliciter – puisqu’il fait déjà sens et est déjà clair par lui-même – mais pour déployer la poésie dans de nouvelles dimensions, cérébrales après avoir été sensorielles.

On entend parfois que l’enjeu, au théâtre, ne devrait jamais être moins que la Vie et la Mort, ne serait-ce que de façon métaphorique. Quelle que soit la vérité de cette maxime, il est certain que Traversées tient sa puissance et son souffle non seulement de ses partis pris esthétiques et dramaturgiques, mais également de la façon délicate mais fortement incarnée qu’il a de nous renvoyer à nos abîmes et à notre propre finitude.

Mettre en scène les abîmes

Pour donner à sentir cette errance métaphysique, Elise Vigneron utilise donc des portes et des fenêtres, huisseries posées au sol ou placées en hauteur, de diverses tailles, qui jaillissent l’une après l’autre de l’obscurité pour jalonner le parcours du personnage. Chacune, ensuite, retourne à la nuit, car seule la présence de cette femme qui les traverse leur donne consistance et réalité.

A chaque fois, le personnage féminin que les spectateurs doivent suivre, physiquement, de tableau en tableau s’engage dans un dialogue corporel avec ce seuil symbolique, qui est aussi une forme de cadre de scène ou de castelet, c’est selon. Cette scénographie très sobre se suffit complètement, car elle n’a besoin pour fonctionner que de l’écrin de l’obscurité environnante, qui va dresser son fond noir contre lequel se découpent l’interprète et des marionnettes. Chaque seuil est mis en valeur par des éclairages et des effets de lumière pensés spécifiquement pour lui : transparence, reflets, silhouettes découpées, l’approche technique est variée mais n’est aucunement gratuite. Parcimonie est ici le maître-commandement.

Le travail de la lumière permet en outre un jeu sur le visible et le caché, qui peut servir à des effets marionnettiques mais qui fonctionne également comme métaphore de l’Invisible. C’est aussi l’occasion d’user de projections et de théâtre d’ombre.

L’invite faite au public à accompagner le cheminement en marchant à la suite du personnage rappelle la mise en scène de L’Enfant (critique ici), en même temps qu’elle porte ici un sens très fort puisqu’elle engage chaque spectateur et spectatrice, dans son corps même, à faire l’expérience du déplacement de passage en passage.

L’attention portée à la dimension visuelle de la proposition ne doit pas occulter le fait que le son est également très travaillé. La musique, souvent cantonnée à quelques arpèges jouées au piano, est très intelligemment distribuée pour souligner l’émotion sans la forcer. La matière et les textures sont rendues sensibles par la captation des bruits : souffles, crissements, grincements transposent l’univers tactile pour une meilleure appréhension par le public, rappelant en cela un autre spectacle d’Élise Vigneron, Anywhere (critique ici).

Incarner et s’estomper

La beauté et la force de Traversées tient également à l’impeccable reprise de rôle proposée par Kristina Dementeva.

Sa partition muette l’engage sur une incarnation totale, par le corps et par le geste, qui doit la traverser du bout des orteils au sommet du crâne pour que le spectacle tienne. Elle doit être présence mais également absence, elle doit être incarnée et pouvoir projeter néanmoins cet « être-là » dans les masques et les marionnettes qu’elle manipule.

La marionnettiste relève le défi et donne à son personnage une densité rare. Un regard puissant qui sonde les lointains, un visage beau et solennel qui n’oublie pas d’être mobile, une précision du geste et de la posture, tout convient au rôle difficile qui lui est confié. Plus qu’une reprise de rôle, c’est une recréation, avec une interprète qui peut se faire intensément présente pour figurer la Vie, autant qu’elle sait s’effacer dans un mouvement pour devenir fantôme…

Du côté de la manipulation, qui va du très physique (masque corporel) au très fin, Kristina Dementeva se montre à l’aise dans tous les registres, et arrive à faire vivre ses doubles marionnettiques avec une aisance tranquille.

Le seul bémol, qui s’estompera très certainement avec le temps, est au niveau d’un passage quasi acrobatique, où l’absence de formation circassienne se manifeste dans un léger manque de fluidité. Il faut se souvenir que le spectacle est extrêmement jeune, et que ce défaut disparaîtra sûrement.

Voyager en outremonde

Dans l’ensemble, on ressort de ce spectacle-performance avec l’impression d’avoir été emporté dans une micro-épopée qui embrasse en même temps tout le cosmos. C’est un univers de poche dans lequel tiennent beaucoup d’univers humains. On pense aux autres spectacles d’Élise Vigneron, mais on trouve également ici des échos d’Ilka Schönbein, d’Uta Gebert, de Claire Heggen, d’un théâtre très physique, très visuel, qui se tient aux confins de l’étrange et du familier.

La marionnette, ici encore, confirme sa puissance d’évocation quand il s’agit d’explorer les lisières, suspendue qu’elle est entre la Vie et la Mort, l’animé et l’inanimé, l’organique et le minéral. C’est dans cette zone obscure où se convoquent les présence fuyantes qu’Élise Vigneron trace son sillon comme artiste.

C’est beau, c’est vertigineux en même temps que c’est délectable, et on en redemande. « Ah quelle lueur déchirera l’entre-deux ? » écrit Patrick Kermann. Peut-être l’obscure clarté d’un spectacle du Théâtre de l’Entrouvert ?

Les franciliens pourront découvrir Traversées ce samedi 26 septembre, a Châtillon, Parc Henri Matisse, 13 rue de Bagneux. Des dates sont ensuite prévues à Gap (05), à Munich (Allemagne) et à Cucuron (84).

Mise en scène, scénographie Élise Vigneron
Texte Extraits de Seuils de Patrick Kermann
Avec Kristina Dementeva
Régie générale Aurélien Beylier
Création sonore Pascal Charrier, Julien Tamisier
Construction Elise Vigneron, Gérard Vigneron, Philippe Lalliard
Dramaturgie Stéphanie Farison
Assistante Hélène Barreau
Costume Nadine Galifi
Vidéo Eduardo Gomes de Abreu

Photo: (c) Hervé Dapremont

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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