Théâtre

[FMTM IN] « L’Enfant » ou les contrées terribles du dernier voyage

[FMTM IN] « L’Enfant » ou les contrées terribles du dernier voyage

21 septembre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Découvert lors de la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette (BIAM), présenté ce week-end dans le IN du Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes (FMTM), L’Enfant est la nouvelle mise en scène d’Elise Vigneron (compagnie Théâtre de L’Entrouvert). Il s’agit d’une adaptation de La mort de Tintagiles de Maeterlinck, cristalline par sa beauté et par sa fragilité, mais épaisse comme la nuit, et sourde comme les puissances telluriques. Un spectacle rare, élaboré, qui travaille la sensibilité en profondeur et non en surface. A ne surtout pas manquer !

L’Entrouvert et la poésie des ombres

Les amateurs de marionnette connaissent probablement déjà le Théâtre de L’Entrouvert, compagnie fondée en 2008 par Elise Vigneron. Le travail de cette marionnettiste et metteuse en scène se singularise notamment par des recherches plastiques poussées, qui créent un espace organique qui parle à tous les sens.

Ceux qui ont eu la chance de voir Anywhere (notre critique), sa marionnette de glace et son cercle de pierres, savent qu’Elise Vigneron manipule la simplicité brute des éléments autant qu’elle sait susciter une poésie saisissante, à la fois poésie visuelle et poésie du texte.

Adaptation impressionniste pour texte surréaliste

L’Enfant est adapté de la pièce de Maurice Maeterlinck La mort de Tintagiles. Cette pièce en grande partie surréaliste – on a envie de dire : impressionniste – a été écrite en 1894, et est réputée impossible à représenter. Pour surmonter la difficulté, Elise Vigneron s’est attachée à rendre sensible la trame symbolique de la pièce plutôt qu’à conduire un récit. Kaléidoscope d’impressions et d’intuitions, son adaptation ne se lit donc pas de manière linéaire, mais se vit dans la lente sédimentation des impressions et des états d’âme.

Derrière la fable, la metteure en scène s’attache à révéler une vision métaphysique, articulée autour des thématiques du passage et du seuil : vie et mort, visible et invisible, fini et infini se rencontrent ici le temps d’un vertige.

Ce sont ces thèmes, tissés par des métaphores scéniques et visuelles, qui permettent de décoder la pièce… si tant est que l’on veuille troubler un état de délicieuse désorientation en intellectualisant la représentation.

La marionnette, le son et la chair de l’acteur

Le personnage d’Ygraine est porté par une comédienne, tandis que l’Enfant, Tintagiles, est représenté par une marionnette suspendue à de longs fils, qui lui impriment une corporéité flottante, des mouvements doux comme d’une apparition déjà fantomatique. Le choix de la marionnette à fils, qui confère beaucoup de fragilité au personnage attiré de force dans ce drame tragique, semble tout-à-fait pertinent.

Ce sont les deux seules personnages représentés, en tous cas visuellement. Le personnage de la Reine, qui veut dévorer l’Enfant et représente symboliquement la Mort, se résume à une présence, sous la forme d’un grondement menaçant, qui se réverbère au travers de l’espace de jeu. C’est extraordinaire quelle épaisseur peut être conférée à une entité lorsqu’elle est à peine esquissée, et qu’elle devient de ce fait omniprésente, insaisissable, invisible, et donc terrifiante.

La qualité de l’interprétation livrée par Stéphanie Farison dans le rôle d’Ygraine est remarquable. La comédienne (qui partage le rôle en alternance avec Julie Denisse) traverse la pièce avec un éclat particulier, qui provient d’une grande densité de présence. Il n’en faut pas moins pour exister face à la scénographie inhabituelle employée dans ce spectacle.

La scénographie et le sens

La scénographie, que signe également Elise Vigneron, constitue la grande force de cette proposition. Parce qu’elle ose éclater l’espace scénique, parce qu’elle force le spectateur à se sentir lui-même fragile, parce qu’elle l’attire toujours plus loin à l’intérieur du piège, on peut en dire qu’elle remplit un rôle central dans la construction de son expérience sensible.

L’espace scénique est en effet conçu pour troubler les habitudes des spectateurs, en même temps que pour les rapprocher de l’action. Le jeu se déplace de station en station dans l’espace du théâtre, exigeant des spectateurs qu’ils se mettent eux-mêmes en mouvement pour le suivre, qu’il s’arrêtent sur des assises précaires avant de reprendre leur poursuite. Plus ils vont, plus ils s’éloignent de la porte d’entrée et du monde extérieur, plus profondément ils accompagnent Tintagiles dans le territoire de la Reine.

Construit et déconstruit par cycles avec l’aide du public, l’espace scénique se veut sans doute également métaphore de l’impermanence du monde, dans une traversée qui a l’air de tenir autant du cauchemar que de la réalité, à la lisière entre deux mondes. En même temps, la scénographie propose un rapport sensoriel renouvelé, plus immédiat, à l’acte théâtral, tout en forçant la participation active du public.

L’ombre et le sens

On a déjà évoqué l’importance du son dans ce spectacle, qui porte à lui seul la présence de la Reine. La voix de Tintagiles aussi est enregistrée, une voix absente à elle-même, plate, comme si les paroles étaient proférée par un personnage déjà passé au-delà du royaume terrestre. Bruits de pierres, roulements de tonnerre, les sons ne font rien pour alléger l’imperceptible angoisse qui gagne les spectateurs progressivement engloutis par les éléments de scénographie qui se referment derrière eux.

La sensation de dépaysement est d’autant plus étonnante qu’elle repose sur une scénographie certes mobile, mais trompeusement simple et légère. En réalité, ce qui coupe le spectateur le plus sûrement du monde extérieur pour concentrer toute son attention dans l’univers théâtral qui l’avale, ce sont les murs d’ombre qui se referment derrière lui. Soigneusement préparé par une entrée dans un sas ou des voix désincarnées chuchotent à son oreille, chaque membre du public se retrouve confronté à une obscurité pleine de présences et de possibles, sur lesquelles ouvrent des portes surgies de nulle part qui béent sur le vide.

Pour pleinement apprécier cette pièce, il faut accepter de s’ouvrir à l’obscurité environnante tout autant qu’il faut observer ce que les lumières mettent en valeur dans les espaces scéniques successivement construits.

La vie est un rêve…

Ainsi mis en scène, L’Enfant est un spectacle guidé par l’idée que le texte de Maeterlinck s’offre au moins autant à l’intuition de ce que révèlent les silences et les ombres qu’à une compréhension intellectuelle d’une signification.

C’est un spectacle qui dérive dans la brume des incertitudes, qui joue à troubler la réalité en la peuplant de présences fantomatiques. Qui permet au public de se tenir un instant à la lisière, suivant un Enfant à la fois vivant et inerte dans son voyage vers la nuit de la Mort.

C’est une œuvre puissamment poétique, qui montre toute la maîtrise d’Elise Vigneron et sa maturité artistique. Parce qu’elle émeut puissamment, parce qu’elle met dans l’inconfort, parce qu’elle déconcerte et provoque, c’est une œuvre dont on peut sans aucun doute dire qu’elle est réussie.

L’Enfant jouait ce vendredi dans le IN, et sera également représenté samedi à 14h et 19h, puis dimanche à 12h, 16h et 20h à la salle du Mont Olympe (repère 27).

 

Distribution

Texte La Mort de Tintagiles de Maurice Maeterlinck [ADAPTATION]

Scénographie, mise en scène Elise Vigneron
Avec Julie Denisse en alternance avec Stéphanie Farison (comédiennes), Sarah Lascar en alternance avec Hélène Barreau (marionnettistes) et Elise Vigneron (manipulations)
Régie son lumière Sarah Marcotte ou Aurélien Beylier
Dramaturgie Manon Worms
Direction d’acteurs Argyro Chioti
Création lumière, Machinerie Benoît Fincker
Bande son Pascal Charrier, Julien Tamisier et Géraldine Foucault
Regard extérieur Hélène Barreau
Construction Benoît Fincker et Philippe Laliard
Accompagnement sur le dispositif déambulatoire Karin Holmström
Costumes Danielle Merope-Gardenier
Collaboration plastique et construction marionnette Arnaud Louski-Pane
Administration, production, communication Julie Le Corre et Lola Goret
Remerciements Myriam Rouxel, Jean-Louis Larcebeau, Maya-Lune Thieblemont, Gérard Vigneron, Martine Lascar, Juliette Berroterran

Visuel: (c) Florent Ginestet

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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