Théâtre

Petit par la taille, grand par le mythe, tel est le « Petit bonhomme en papier carbone »

Petit par la taille, grand par le mythe, tel est le « Petit bonhomme en papier carbone »

23 février 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Cette semaine la compagnie Le Théâtre de la Pire Espèce était de passage à Paris, au Théâtre aux Mains Nues, pour présenter Le petit bonhomme en papier carbone, une création de 2012 qui a peu été vue en France. Voyage en couleurs et en noir et blanc au travers des bobards de son héros Ethienne-avec-un-H, le spectacle se présente comme une exploration des mythologies familiales et du rapport père-fils. Le faux se mêle indistinctement au vrai sur la scène où le théâtre d’objets le dispute à l’incarnation du comédien, tandis que les dessins à l’encre noire illustrent l’action. Très entraînant, une vraie performance d’acteur !

On ne sait pas très bien ce que c’est, ni quand ça commence. On est au spectacle, c’est sûr : des rideaux dessinés en noir et blanc sur un cadre font comme un semblant de castelet, il y a un drôle de bonhomme debout derrière une table noire qui manipule des feuilles de papier, il y a un autre bonhomme au fond à jardin entouré de boutons et d’ordis qui s’occupe de la musique crachée par les enceintes.

Tout ça, salle allumée, pendant que le public s’installe.

Le premier bonhomme brandit tour-à-tour des feuilles sur lesquelles sont écrits des mots de bienvenue, ou tracés des dessins sur lesquels sont habilement rappelés la nécessité d’éteindre son portable, etc.

On sent d’emblée que cela se passera sur le ton de l’humour, que cela sera échevelé voir un peu bordélique, qu’il faudra s’attendre à ce que quelques conventions soient malmenées au passage.

Le premier bonhomme, c’est Francis Monty, du Théâtre de la Pire Espèce, que la France peut tout-à-fait envier à ses cousins québécois. Interprète principal du Petit bonhomme en papier carbone, il en est aussi l’auteur et le metteur en scène.

L’histoire d’Ethienne, c’est celle d’un enfant qui cherche son rapport avec son père, qu’il nous figure comme un homme-vache, aussi disert et aussi intellectuellement éveillé que le bovin qui sert à le représenter sur la table de manipulation. D’un enfant de 10 ans qui pourrait rivaliser avec les plus grands personnages d’affabulateurs, un Baron de Münchhausen en puissance. Dans la mythologie qu’il se construit, impossible de démêler le vrai du faux.

Certainement, il n’est pas né du lait de la Lune, tombé de son œil crevé un soir de tempête. Selon toute vraisemblance, son meilleur ami n’a pas fini par vivre dans un casier du collège transformé en laboratoire, et n’a pas mis au point un sérum de vérité. A-t-il réellement 56 frères ? A-t-il été transporté par la Lune jusqu’à la maison du vendeur d’assurances ? A-t-il, un jour, réussi a se faire passer pour Dieu en grimpant sur le toit du garage ?

Ce jeu de vrai-faux, ces constants jeux de double et jeux de dupes, sont absolument réjouissants, et ils permettent un détour métaphorique par les territoires de l’entre-deux-vérités pour ausculter un endroit ô combien fertile dans l’art et la littérature, la relation entre le père et son fils.

Au soutien de ce texte touffu, le jeu de Francis Monty ne pouvait pas être sur la réserve. Il ne pouvait s’agir d’autre chose que de mettre le turbo, à la hauteur du délire galopant du gamin, pour courir après les images et jouer avec la réalité. Branché sur du 440V, l’interprète en situation de solo se retrouve à glisser d’un personnage à un autre, en même temps qu’il a le rôle de narrateur… et qu’il est lui-même, par moment, Ethienne, avec sa capuche rabattue sur la tête.

Les personnages comme les décors sont convoqués avec la technique du théâtre d’objets : père figuré par une vache miniature en plastique, mère figurée par un élégant soulier à talon… Plus conteur que manipulateur, Francis Monty n’arrive pas toujours, dans l’intensité du jeu, à déplacer le focus de lui aux objets. Cela n’est pas terriblement gênant. L’intensité reste.

Pour compléter son arsenal, de nombreux dessins à l’encre noire sont aussi employés pour illustrer le récit, voir pour donner forme à certains personnages. Ethienne lui-même se retrouve parfois dans ce monde cartoonesque en deux dimensions. On ose dire que ces passages là sont très réussis, et qu’ils donnent une esthétique forte au spectacle, et qu’on regrette qu’ils soient presque absents dans la seconde moitié…

Pour venir à l’appui de ce texte haut en couleur et d’une interprétation qui ne l’est pas moins, et renforcer les effets comiques, le comparse Stéphane derrière son petit synthétiseur vient ajouter son grain de folie à une pièce qui n’en manque déjà pas. Ses appels au micro dans le personnage de la secrétaire du collège valent leur pesant de cacahuètes… Sa capacité à interagir en direct, à déplacer l’attention, à participer à malmener le quatrième mur (autant dire qu’il n’y en a pas, on aura plus vite résumé la situation), sont des atouts précieux.

Le jeu fait une utilisation intelligente de l’espace : initialement un peu trop concentré sur la table, il arrive à se déployer dans la dimension verticale, avec notamment des dessins accrochés au cadre, et en profondeur, l’utilisation à vue de la table d’accessoires à fond de scène y contribuant fortement. On regrette qu’il ne trouve pas le moyen de s’étendre sur les côtés.

Au final, un spectacle qui aurait peut-être pu être un peu resserré, mais qui est éminemment bien écrit, à la fois très drôle, très imagé, et très poétique. Comme une BD visuelle et sonore qui aurait débordé de ses cases pour mettre la pagaille sur une scène de théâtre.

Définitivement, il faut suivre de près les tournées de ce Théâtre de la Pire Espèce en France…

Texte, mise en scène : Francis Monty
Interprétation : Francis Monty et Étienne Blanchette
Musique originale : Mathieu Doyon
Assistance à la mise en scène : Manon Claveau
Scénographie : Julie Vallée-Léger
Dessins : Francis Monty et Julie Vallée-Léger
Collaboration à la création : Étienne Blanchette
Conseil lumières : Thomas Godefroid
Codirection technique : Nicolas Fortin
Codirection technique et direction de production : Clémence Doray
Visuels : © Eugène Holtz

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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