Fictions

« Grands carnivores », le verbe de Bertrand Belin met le pouvoir dans la gueule du lion

« Grands carnivores », le verbe de Bertrand Belin met le pouvoir dans la gueule du lion

23 février 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

L’auteur de Requins et Littoral, mais aussi (surtout ?) chanteur et compositeur (Persona,Cap Waller. Hypernuit,..) livre toujours chez P.O.L un roman à l’image de sa musique : ni vrai début, ni réelle fin. Un temps suspendu dans un monde vide de noms qui nous ressemble terriblement.

Tout comme dans Littoral, Grands Carnivores est une satire politique dont ici, les acteurs sont ultra reconnaissables. Sans jamais les personnifier autrement que par leurs attributs sociaux (« Le récemment promu », « le frère du récemment promu », « le valet de cage »...), Belin permet de coller à l’actualité. « Chacun voit ravivée en lui une terreur endormie, fossile, sans objet, qui était là au profond de sa peau, et qui affleure désormais comme les hauts-fonds noirs et déchiquetés d’un détroit » ». Gilets Jaunes aux accents de haine envers les juifs, les migrants, les femmes ou les homosexuels,  gouvernement en décalage dans ses réactions… Il est facile ici de se projeter, comme individu se sentant menacé dans le moment présent.

Mais ici, dans cette fiction, pourquoi et de quoi le peuple a-t-il peur ?  Dans une  ville divisée en deux, avec en guise de faubourg une cité que l’auteur nomme très justement « Le labyrinthe »,  ils ont peur des grands carnivores, c’est-à-dire des lions et des tigres qui se sont échappés de leur cage (pourquoi et comment ?).  A chacun sa peur. Lui qui risque de perdre sa place, elle sa vie.  La langue est sans âge, Belin y mixe des vieux termes d’argots (« cassé la binette »)  et des  descriptions à la Balzac « Un chapeau trop petit ainsi qu’un trop grand monocle lui donne l’air niais ». Cela ajoute au tohu-bohu qui semble être le seul point fixe de nos sociétés contemporaine depuis la Révolution.

Nous errons avec lui dans cette ville qui semble être française, dans une époque qui mélange la triste période actuelle et le pic de la Révolution industrielle. Au cœur de ce flou très bien maîtrisé, il y a ce grand combat qui vient rassembler tout le monde : la chasse aux fauves. Cette quête met de côté toutes les autres luttes, comme un couvercle de cocotte minute qui a déjà mille fois explosé. 

Un livre qui se lit comme on écoute les disques du chanteur. Il y a comme dans ses chansons ce mélange qui le caractérise entre âpreté et légèreté, sans jamais inscrire aucune transition. Loin d’être aride, cela rend le livre fascinant à la fois dans sa forme littéraire hors-norme et bien sûr pour son histoire cruelle. Mais bien évidement, Les grands carnivores de Belin sont bel et bien en liberté et ça, dans la réalité, c’est  vraiment une mauvaise nouvelle.

 

Betrand Belin, Grands Carnivores, janvier 2019, P.O.L , 176 pages, 16 €

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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