Théâtre

The killer inside me, la folie dans les poings

15 août 2010 | PAR Olivia Leboyer

Michael Winterbottom (9 songs, Tournage dans un jardin anglais, The road to Guantanamo) a mauvaise presse. On lui reproche généralement un côté faiseur. Ce film est l’adaptation du roman culte de Jim Thompson (1952), plongée hallucinée dans la tête d’un shérif tueur au-dessus de tout soupçon.

Du roman au film, le style change. Là où Jim Thompson laisse éclater, hurler, les insanités qui hantent ses personnages, Winterbottom opte pour un ton délibérément placide, presque neutre. Or, ce n’est pas forcément une mauvaise option. La sobriété rend peut-être l’ensemble encore plus dérangeant. En tous les cas, la transposition est plus réussie que le récent Dahlia Noir (de James Ellroy) par Brian de Palma, qui surlignait à outrance la noirceur.
Ici, pas d’effets, pas même de road movie. Le shérif, Lou Ford (Casey Affleck, extraordinaire présence-absence), se traîne mollement entre sa maison et les chantiers de terrassement voisins. Personne ne le suspecterait de quoi que ce soit, avec son visage juvénile et son air bien élevé. Pourtant, il y a bien quelque chose de sacrément détraqué chez lui. Lou Ford aime cogner les femmes. Plus il les aime, plus il les tabasse, avec des ceintures ou à mains nues, le plus fort possible. Choquantes, les scènes de violence sont filmées en temps réel, en gros plan, le visage de Casey Affleck exprimant une vraie satisfaction. Impassible, quasi évanescent, la plupart du temps, Lou Ford s’anime et revit quand il frappe et tue. Après coup, son œil est plus vif, son teint plus frais, il va jusqu’à siffloter d’aise. Quelques explications psychanalytiques seront fournies clef en main au spectateur (les flash back sont plutôt ratés), mais elles sont vite remisées au rayon des vieux accessoires. Ford le dit bien lui-même : c’est toujours la même vieille histoire, maltraitance et frustrations diverses, qui n’explique, en définitive, pas grand chose. Ford ne voit pas de distinction entre l’acte d’aimer et l’acte de tuer, qui se rejoignent au plus fort de son excitation. Les victimes, amoureuses de lui et converties au sado-masochisme, semblent d’ailleurs consentantes, comme hypnotisées.
Jessica Alba est très bien en gentille prostituée sans repère, tandis que Kate Hudson écope du rôle moins glamour de la fiancée énamourée qui s’interroge sur sa relation. Autour de Lou Ford et de ses femmes gravite toute une galerie de personnages, plus à la ramasse les uns que les autres. Procureur (Simon Baker, tout droit sorti de sa série The Mentalist pour percer le mystère de Casey Affleck), shérif-adjoint, hommes d’affaires du coin, poivrot maître chanteur, tous se liguent pour tenter de comprendre ce qui est en train de se passer dans la bourgade. Comment soupçonneraient-ils Lou Ford, avec son air si calme, si anodin ?
Ford ne s’inquiète pas d’être pris, il s’en fiche. Pour lui, tout est très simple. Personne ne mérite d’être tué comme ça, sauvagement, avec les poings : alors personne ne s’y attend. Il n’a pas de raison de le faire, ou bien, s’il en a une, elle lui échappe régulièrement. Ça le fait rire. Il tue sans prévenir, sans paroles superflues, à peine un léger « I love you. Goodbye, baby », prononcé d’une voix discordante. Evidemment, les autres sont effarés par une noirceur d’âme aussi complète et parfaitement assumée.
On pourrait établir un parallèle avec le superbe No country for old men des frères Cohen, où Javier Bardem courait les routes en exécutant sans pitié et sans émotion tous ceux qu’il rencontrait. Il y avait là, indéniablement, un souffle puissant, une dimension métaphysique béante, l’expression vide du tueur renvoyant à une interrogation sur la présence ou l’absence de Dieu parmi les hommes. Dans The killer inside me, pas la moindre trace de Dieu. Scandaleux jusqu’au bout, le film montre la jouissance bien revigorante que procure un bon vieux meurtre avec les poings.


The Killer Inside Me – Michael Winterbottom – Trailer (HD)
Uploaded by 6ne_Web. – Full seasons and entire episodes online.

Michael Winterbottom réussit un très bon film noir, mais pour spectateurs sadiques et avertis !

The killer inside me,de Michael Winterbottom, avec Casey Affleck, Jessica Alba, Kate Hudson ; sortie le 11 août 2010.

L’Arbre, petits arrangements avec les morts
Sophie versus Léon : la puissance romanesque du couple Tolstoï
Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

3 thoughts on “The killer inside me, la folie dans les poings”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *