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Sophie versus Léon : la puissance romanesque du couple Tolstoï

15 août 2010 | PAR Coline Crance

Sophie Tolstoï est la femme de Léon Tolstoï. Elle se marie à 18 ans avec l’écrivain alors que celui-ci est en pleine gloire. De cette union naîtront treize enfants dont quatre mourront en bas âge. Toute sa vie Sophie vit dans l’ombre de son génie de mari et est sa fidèle secrétaire et copiste. Elle retranscrit par exemple sept fois Guerre et paix, Léon Tolstoï reprenant sans cesse son texte. Leur couple étant lui-même plus en guerre qu’en paix, la réponse finale et géniale de la jeune épouse, est d’autant plus belle qu’elle est littéraire. En effet, Léon Tolstoï en proie à une grave crise morale et métaphysique , publie en 1889 La sonate à Kreutzer, dans laquelle il dénonce le mariage et la procréation. Ce réquisitoire a tôt fait de provoquer de vives réactions au sein de la société russe et en particulier chez Sophie Tolstoï, sa première lectrice, qui y voit une attaque personnelle. Sa vengeance est littéraire. Elle écrit A qui la Faute réponse à La Sonate à Kreutzer de Léon Tolstoï. Son entourage la dissuade de le publier. L’essai tombe dans l’oubli. Il n’est publié en russe une première fois qu’en 1994. Jamais traduit en français,  il est publié enfin cette année chez Albin Michel, accompagné en miroir du texte de Léon Tolstoï à l’occasion du centième anniversaire de sa mort en Novembre. Cet ouvrage révèle une véritable auteure douée d’une vraie puissance romanesque qui livre avec une étrange sincérité ses doutes, ses angoisses et ses rancœurs les plus intimes.

A qui la faute réponse à Léon Tolstoï de Sophie Tolstoï (chez Albin Michel 19euros )  disponible le 19 août 2010.

Loin d’être une tentatrice comme le décrit Léon Tolstoï, pour Sophie Tolstoï, la femme poétise l’amour, l’idéalise. Pour elle, la sexualité est secondaire. C’est l’homme qui en proie aux affres de la jalousie et du désir de la chair, rend l’amour purement sexuel et en oublie de connaître et d’aimer sa femme.

Dans la Russie éternelle, peuplée de ses châteaux , de ses salons, de ses samovars  , Sophie Tolstoï décrit le parcours d’Anna, fraîchement mariée et déçue de son amour pour le prince Pororski. A la bestialité masculine, elle oppose les aspirations plus spirituelles de cette jeune femme angoissée, intègre et qui veut rester avant tout un modèle de mère pour ses enfants. Amour, passion, culpabilité, la jeune épouse de ce génie si tourmenté explore avec justesse les méandres et les tourments des sentiments humains. Brillante réponse à ce colosse de la littérature, elle mêle les confessions les plus intimes à un vrai réquisitoire contre la domination masculine. « Roman de femme », elle nous plonge dans un univers romanesque passionné et d’une grande maturité littéraire. Anna à la fois sorte de double et d’anti-Anna Karénine, nous touche par sa sincérité. Femme moderne, consciente de son rôle et de sa place dans la haute société russe, elle préfère s’y conformer pour mieux s’en défaire et sauver désespérément son amour pour son mari. Mais c’est justement cette trop grande conscience de soi qui causera sa perte. Son impossibilité d’exister aux yeux de son mari autrement que sous la forme d’un pur objet de désir qu’il se doit de contrôler totalement. Aveuglé, meurtri, Pororski est incapable de comprendre cette femme qui le dépasse par sa faculté d’adaptation, son intelligence mais qui pourtant ne souhaite qu’une chose vivre tranquillement dans l’ombre et dans l’amour de son mari…

Aveux, rancœurs, confessions intimes ? Toujours est-il que Sophie Tolstoï se révèle cent ans plus tard être dotée d’une véritable puissance romanesque que tout lecteur aura plaisir à découvrir tout en lisant ou en relisant en parallèle La fameuse Sonate à Kreutzer dans une nouvelle traduction publiée à la suite de l’ouvrage.

The killer inside me, la folie dans les poings
Cypress Hill au Glazart le 27 août
Coline Crance

4 thoughts on “Sophie versus Léon : la puissance romanesque du couple Tolstoï”

Commentaire(s)

  • Géraldine Bobinet

    Merci de communiquer l’envie de le lire ! Ca me rend curieuse d’autant plus que dans Guerre et Paix, plusieurs passages oscillent entre une description de la femme tantôt libre, tantôt « prise aux filets ».
    Vive la boîte à sorties !

    août 16, 2010 at 8 h 16 min
  • En effet, ce genre d’article gagne à être connu sur le web, merci de faire partager votre avis sur Tolstoï :) Je me rappelle d’une phrase dans Guerre et Paix dans laquelle Anna, recevant du monde, est comparée à un maître d’hôtal présentant ses invités comme on présente des morceaux de viande. La comparaison est tout simplement merveilleuse : Auriez-pensé une seule seconde à comparer deux individus à deux morceaux de viande servis à table par la maîtresse de maison ?

    août 19, 2010 at 8 h 06 min

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