Théâtre

Rire après #MeToo avec Laurent Sciamma

Rire après #MeToo avec Laurent Sciamma

05 novembre 2018 | PAR Bertille Bourdon

À tous ceux qui craignent de ne plus pouvoir draguer ou qui pleurent parce qu’ « on ne peut plus rien dire », ni faire de blague depuis #MeToo : en fait, il suffit d’être drôle.

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Depuis un an, ceux que l’on entend le plus ne sont pas ceux qui soutiennent celles qui dénoncent les violences subies. On entend les masculinistes qui pleurent et on voit les incels qui tuent. Autour de nous, ce sont plutôt les trémolos qui bourdonnent à nos oreilles, ceux des nostalgiques du bon vieux temps, ah ! celui d’avant le cinq octobre 2017, (quand le New-York Times titrait « Harvey Weinstein Paid Off Sexual Harassment Accusers for Decades »), ce temps où on nous laissait harceler, violer, et surtout, on pouvait bien se marrer.

Où est-elle cette majorité qui veut qu’on reconnaisse sa différence d’avec les porcs ? Elle est bien silencieuse.

MeToo, un an après : il semble que de tous côtés, plus personne n’ait envie de rire.

 Bonhomme. Tout un programme pour Laurent Sciamma, humoriste d’une trentaine d’années qui présente en ce moment à la Comédie des 3 Bornes son nouveau spectacle. Après Une heure debout en début d’année et les premières parties de Blanche Gardin, il revient sur scène avec de nouvelles blagues, et de nouvelles réflexions sur la masculinité : la sienne, celle des autres, et comment cela fait société.

Dans son spectacle, Laurent Sciamma déconstruit les codes de la « garçonnité », cette culture virile et son lot d’obligations : pas pleurer, pas avoir peur des insectes mais avoir son permis, entre autres.

Il met au jour cette construction, comment elle prend place dès l’enfance, dans la famille, et comment lui a pu y échapper grâce notamment à ses deux sœurs, qui lui ont ouvert le monde joyeux des Polly Pocket et des chorégraphies sur les Spice Girls. Sans s’arrêter à son enfance, il met en scène avec beaucoup d’autodérision sa vie de « babtou fragile », loin des clichés de la masculinité.

Surtout, et c’est ce qui fait beaucoup de bien, il ne reste pas centré sur des anecdotes personnelles mais parle de la vie des autres, des femmes, sans éviter ce qui plane dans nos esprits dès que l’on aborde ces questions : Me Too. Entendre un mec qui prend la parole sur ce sujet, et qui au lieu de s’offusquer « qu’on ne peut plus rien dire-draguer-faire des blagues, etc (compléter selon les récriminations du relou qui veut absolument parler fort pour pleurer sur son sort) rit, simplement. Rit des hommes qui ne savent pas faire la différence entre flirter et harceler. De ceux qui sont complètement déconnectés de leur intériorité (c’est parce qu’il n’y a pas de journaux intimes avec Neymar en couverture). Mais il sait aussi rire de lui-même et de ses peurs, qui éloignent l’espoir d’être un jour un mec viril. Puisque l’on parle de Me Too, on rit aussi des femmes, de leurs rapports avec les hommes, de la construction de la féminité.

Le spectacle a le mérite de laisser entrer le doute, parce que l’on a face à nous un homme qui se pose des questions. On ne peut plus rien dire ? On devrait d’abord réfléchir. Sur soi, sur son comportement, son désir et celui des autres. Et rire, comme nous pousse à le faire Bonhomme des schémas que l’on reproduit tous.

Laurent Sciamma a su prendre le pouls de ce qu’il se passe, a saisit l’étincelle qu’on devrait voir prendre plus d’ampleur au lieu de la regarder étouffer par les discours réactionnaires et pleurnichards. Sans être moralisateur, il montre qu’une autre forme d’humour existe. Parce qu’il passe par l’autodérision, en s’érigeant comme contre modèle du « mâle alpha », il sort du cadre étriqué de la virilité qui ne peut souffrir la moindre remise en question, la moindre moquerie. Il montre qu’il ne s’agit pas de changer le monde, changer les codes du stand-up, changer la manière de rire : simplement, on pourrait changer de cible. Et pour une fois, rire du patriarcat et des hommes qui profitent de ce système.

Pour assister à Bonhomme de Laurent Sciamma, c’est le samedi à 19h à la Comédie des 3 Bornes jusqu’au 26 janvier.

Pour écouter le passage de Laurent Sciamma dans le podcast Les Couilles sur la Table, c’est là.

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Bertille Bourdon

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