Théâtre

« Parias » de Javier Aranda Gracia, le magicien des Off des festivals de marionnettes

« Parias » de Javier Aranda Gracia, le magicien des Off des festivals de marionnettes

24 mars 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Parias, c’est un petit bijou de spectacle de marionnettes, aussi virtuose que poignant. Présenté pour la première fois par la Compañía Javier Aranda à Charleville en 2017, il est en ce moment à l’affiche des Giboul’OFF à Strasbourg. Succession de saynètes qui sont autant de solos pour ses quatre marionnettes, c’est un spectacle qui trouve un équilibre délicat entre le rire et les larmes. Magique et indispensable.

[rating=5]

Le festival Les Giboulées du TJP Strasbourg a, comme il le mérite, son propre festival off : les Giboul’OFF. Abritées par le Molodoï, sur le site de la Laiterie, en-dessous du quartier de la gare, c’est un endroit aussi sympathique que foutraque, où il fait bon déguster une bière entre deux spectacles.

Surtout, de spectacles, on peut en voir, et des nombreux, et des très bons.

Si on l’a manqué au Bateau des Fous, haut lieu du Off de Charleville, on peut y attraper Parias, un spectacle absolument renversant de maîtrise et d’émotion proposé par la Compañía Javier Aranda. Or, il se trouve que Javier Aranda Gracia n’est rien moins qu’un magicien.

Il possède, pour commencer, une habileté rarement égalée dans l’animation de ses marionnettes sur table : les changements de mains son invisibles tellement ils sont fluides, la dissociation entre le corps du marionnettiste et ses marionnettes est d’une grande netteté, et il sait créer un corps à partir de rien, des articulations à partir d’un bout de tissu, une posture à partir de jeux d’élévation, une expression faciale avec des variations infimes de la position de son poignet.

Surtout, le manipulateur comédien est intensément investi dans son spectacle. Cette qualité d’engagement et de présence, de justesse de l’être au-delà de la justesse du faire, tiennent moins à la technique qu’à une disposition intérieure à l’artiste, du genre de celles dont on est tenté de dire : « on l’a, ou on ne l’a pas ». Et il se trouve que Javier, il l’a. Une aura bienveillante, qui rayonne surtout dans les temps où chacun des quatre personnages de son spectacle interagissent – brièvement – avec lui, et, surtout, une capacité à se mettre totalement au service de ses marionnettes. La façon dont il réussit à changer le focus des spectateurs, la manière dont il peut s’absenter derrière ses marionnettes, même dans des moments où lui est en mouvement et la marionnette immobile, est assez époustouflant.

Tout ce talent tomberait cependant un peu dans le vide si l’écriture n’était pas au niveau du reste. Pour servir un spectacle très sobre en moyens – une table, quatre marionnettes dans des cartons ou des valises, deux spots, une tablette pour le son – la dramaturgie ne pouvait pas être laissée au hasard. Et, de fait, les saynètes, reliées par un fil rouge et par l’apparition d’un personnage récurrent, sont extrêmement riches en ruptures et en émotion. Il y a de très beaux moments d’humour, humour tendre et sensible ou au contraire humour trash et déjanté, ce dernier étant surtout porté par le personnage du clown psychopathe, redoutablement efficace, qui revient par trois fois, en filant sa propre trame narrative, y compris dans des jeux avec le public. Mais il y a tout aussi bien des moments extrêmement poignants, des moments où la gorge se serre quand on comprend le pathétique d’une situation ou d’un personnage. L’écriture de Javier Aranda est teintée d’une sorte de réalisme, sous-jacent aux situations aussi fictives que délirantes : il y a toujours de la fragilité, la misère de la condition humaine et des plus démunis n’est jamais bien loin. Perpétuellement, ce spectacle, qui se passe presque entièrement de la parole, se déroule sur plusieurs niveaux : il y a l’immédiateté d’un premier degré exagéré et cocasse, mais en permanence les failles affleurent, et les bascules d’un état à l’autre peuvent être vertigineusement rapides.

Les marionnettes elles-mêmes sont très réussies. Toutes relèvent d’une technique de manipulation très légèrement différente, et toutes ont leurs particularités de construction : matériaux différents, articulations… Elles partagent tout de même la même échelle, le principe du corps figuré par du tissu, et une finition qui leur donne souvent un côté gueules cassées.

Parias est l’exemple même de ce qu’un excellent spectacle de marionnettes peut être. Il y a de la magie dans l’air, des marionnettes plus vivantes que nature, de l’émotion à foison. C’est intensément beau, ça retourne puissamment. Le genre de spectacles typiques des programmations Off, des petites perles inclassables, faites avec rien mais fortes, justement, d’avoir transcendé ce dépouillement.

Si Javier Aranda amène ses marionnettes près de chez vous, n‘hésitez pas une seule seconde : de salles combles en standing ovations, il a largement prouvé qu’il apportait infailliblement un grand plaisir de spectateur à tous les publics qu’il a régalé de son talent.

On peut voir encore ce spectacle ce samedi 24 mars, au Molodoï, à 21h, suivi du très bon (si différent) Arthur à vendre de la compagnie Les Enfants Sauvages (notre critique ici).

Ecriture et interprétation: Javier Aranda Gracia.
Visuels: (c) Patrick Argirakis

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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