Opéra

Le Château de Barbe-Bleue et La voix humaine à l’Opéra Garnier

Le Château de Barbe-Bleue et La voix humaine à l’Opéra Garnier

24 mars 2018 | PAR Christophe Dard

Le seul opéra de Béla Bartók et la tragédie lyrique écrite par Jean Cocteau sont représentés jusqu’au 11 avril 2018 au Palais Garnier. Les deux œuvres, en un acte chacune, montrent toute la complexité de l’humain, condamné à la solitude, et ne peuvent laisser le public indifférent devant de si brillantes interprétations.

 

© Bernd Uhlig
© Bernd Uhlig

 

Dans un décor épuré, un diable à forme humaine, en habit sombre et avec une barbe. Puis, d’un siège du public, une femme fatale et distinguée se lève et monte sur scène pour se jeter dans les bras de son bourreau et le séduire pour s’accaparer ses richesses et percer le mystère sur la rumeur entourant cet homme austère et magnétique tel un gourou… Judith vient d’épouser Barbe-Bleue et elle ne sortira jamais du château froid et humide de son mari.
Unique opéra du hongrois Béla Bartók, inspiré du mythe que Charles Perrault a popularisé dans sa forme littéraire à la fin du XVIIème siècle, Le Château de Barbe-Bleue a eu un destin particulier. Achevé en 1911, il est d’abord refusé par les censeurs du concours d’opéra national et l’oeuvre n’est montée que sept ans plus tard à l’Opéra de Budapest.

 

© Bernd Uhlig
© Bernd Uhlig

 

Pourtant, cet opéra en un acte propose une interprétation originale du mythe. Les trois femmes retenues dans le château du duc Barbe-Bleue – et qui évoquent les âges de la vie- semblent encore en vie et rester de leur plein gré dans cette demeure. La mise en scène moderne accentue cette liberté avec le mythe. Les sept portes closes derrière lesquelles se cachent la cruauté, la richesse du duc et les traces des défuntes épouses sont des tableaux transparents et mobiles. L’image en gros plan du petit garçon dont le nez dégouline d’un filet de sang rappelle des films d’horreur dans lesquels l’innocence du petit garçon est souvent inquiétante.
Ekaterina Gubanova est impériale dans le rôle de Judith, la quatrième femme de Barbe-Bleue, la plus belle de toutes, destinée à devenir la compagne des ténèbres. Loin de l’image de l’épouse naïve et fragile, elle se révèle aussi sensuelle que maléfique. A l’inverse, John Relyea rend Barbe-Bleue plus humain, un personnage romantique incapable de contrôler ses pulsions meurtrières. Ses atrocités semblent le dépasser. Ekaterina Gubanova et John Relyea incarnent à la perfection ces amants diaboliques, épris de l’autre autant que de leurs propres vices.
Les voix de la mezzo-soprano et du baryton les mettent habilement en valeur notamment dans les exclamations.
Lorsque Judith clame son amour ou son effroi devant les bijoux tachés de sang ou le lac des larmes et quand Barbe-Bleue résiste à garder secret ce qui se cache derrière les portes, le lyrisme est le plus beau langage.

 

© Bernd Uhlig
© Bernd Uhlig

 

La voix humaine

Judith partie rejoindre les autres épouses oubliées et Barbe-Bleue condamné à la solitude, une femme élégante, en tailleur pantalon sombre et talons aiguilles, s’avance vers le public, un revolver à la main, comme un mannequin désarticulé, la démarche titubante et le maquillage défait par les pleurs. Délaissée par son amant, elle dialogue avec lui au téléphone. La Voix humaine vient de débuter.
A l’origine, en 1930, La Voix humaine était une pièce de théâtre créée à la Comédie-Française. Mais les surréalistes se déchaînent contre Cocteau. Selon Paul Eluard, la conversation téléphonique est celle entre Cocteau et son amant. Finalement, en 1959, alors que Le Château de Barbe-Bleue est donné pour la première fois en France, La Voix humaine devient une tragédie lyrique en un acte, créé à l’Opéra-Comique, sur une musique de Francis Poulenc.
Dans cette version haletante, chaque mot, chaque éclat de voix du monologue suscitent une contorsion et une posture à la fois exquises et fragiles de Barbara Hannigan, des positions captées par des angles différents. Chaque parole et chaque geste, dans l’incompréhension d’une conversation impossible, annoncent l’évidence. L’amant ne reviendra jamais. Eblouissante dans son abandon destructeur, la soprano incarne la femme parfaite qui se retrouve humiliée et n’a plus que sa voix comme unique dignité avant de rompre sous le poids de la fatalité, pareille à une héroïne de tragédie grecque.

 

© Bernd Uhlig
© Bernd Uhlig

 

Deux œuvres complémentaires

Tout paraît opposer Le Château de Barbe-Bleue et La Voix humaine dans la mise en scène et le sujet. Mais dans l’opéra et la tragédie, les univers sont oppressants et les absents ont une place aussi importante que les principaux protagonistes, qu’il s’agisse des épouses disparues de Barbe-Bleue, et pourtant omniprésentes, ou de l’amant au téléphone dans La Voix humaine.
Le Château de Barbe-Bleue et La Voix humaine ont également un autre point commun, que le metteur en scène Krysztof Warlikowski a parfaitement saisi en enchaînant les deux, celui d’héroïser les tourments les plus profonds. Aimer par curiosité et par cupidité, l’instinct de mort de l’homme perclus de doutes dans sa cruauté et la déchéance physique et morale suite à la séparation sentimentale sont autant de souffrances qui ne cessent d’être au bord du précipice et de courir à leur propre perte jusqu’au jour où elles tombent définitivement dans des abîmes à la fois pathétiques et majestueux d’où elles ne reviennent pas.

 

 

 

Christophe Dard

INFORMATIONS PRATIQUES :
Le Château de Barbe-Bleue / La Voix humaine
Les 25 et 29 mars puis les 4, 7 et 11 avril 2018
Palais Garnier
Place de l’Opéra 75009 Paris
www.operadeparis.fr

La concordan(s)e des gestes et des mots
« Parias » de Javier Aranda Gracia, le magicien des Off des festivals de marionnettes
Christophe Dard
Diplômé d'un Master d'histoire contemporaine et d'une école de radio, Christophe est journaliste, passé notamment par Europe 1. Il travaille depuis 2013 pour Toute la Culture.Compte Instagram : https://www.instagram.com/christophe_dard/?hl=fr

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *