Théâtre

« Meet Fred » : l’humour anglais rencontre le monde de la marionnette

« Meet Fred » : l’humour anglais rencontre le monde de la marionnette

12 mars 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Succès du Festival à Charleville cette année, vu à la Nuit de la marionnette, Meet Fred du Hijinx Theatre est un spectacle de marionnette redoutable, parce qu’il met un humour dévastateur et un second degré grinçant au service d’un sous-texte riche et intelligent. Brillamment manipulée, la marionnette de tissu politiquement incorrecte vient à la vie, affronte le monde, et échoue misérablement, peut-être parce que les jeux étaient faits avant son arrivée, et qu’aucun de ses choix ne fait de différence. Malgré quelques longueurs, on ne peut que recommander ce spectacle déjanté!

[rating=5]

Fred, c’est une marionnette de tissu blanche, anthropomorphe mais peu élaborée, que l’on sort de sa boîte au début du spectacle. Meet Fred, c’est l’histoire de Fred, de sa brève existence à compter du moment où il s’anime, jusqu’au moment où il retourne à sa boîte. Lâché sur la scène sans préparation, sommé de faire des choix dont il va finir par réaliser qu’ils ont peu d’importance, torturé par un metteur en scène manipulateur, Fred va lutter vaillamment contre son sort pour finir par s’autonomiser dans un geste définitif, après avoir organisé une petite révolution.

C’est un spectacle extrêmement inventif, très intelligent, servi par un humour absolument décapant. Fred, c’est une marionnette qui a conscience d’être une marionnette, et d’être une marionnette en scène. C’est une marionnette qui a conscience de ses manipulateurs, qui d’ailleurs sont amenés à jouer leur propre rôle, à se mettre en scène en tant que tels. Tout n’est donc que second degré, ce qui produit un humour corrosif où les clins d’oeil foisonnent (« A children entertainer ??? That’s prejudice !!! », s’exclame Fred quand le job center lui propose un emploi d’animateur pour enfants). Le quatrième mur est fracassé, les spectateurs étant régulièrement interpellés – et il faut saluer le talent d’improvisateur du marionnettiste portant la voix de Fred (Daniel McGowan), capable de couper ses répliques en plein milieu pour rebondir sur le moindre accident dans la salle.

Au-delà, évidemment, Fred est aussi une métaphore de la condition humaine : protagoniste d’une pièce dont il est le héros mais dont il ne peut lire le scénario, ballotté d’un événement à un autre, finalement abattu par l’impression que ses choix n’ont pas de conséquence ni de prise sur son destin, Fred est terriblement humain – c’est sans doute ce qui lui vaut d’arriver à obtenir des rendez-vous sur Meetic malgré sa photo de profil et son nom d’utilisateur « Puppet123 ». Les épreuves, systématiquement terribles, qu’il traverse seraient tragiques sans l’humour absolument constant qui désamorce la dimension pathétique du récit. Peut-être doit-on regretter d’ailleurs que le spectacle ne s’autorise pas à réellement plonger, au moins une fois, dans cette dimension, afin de complètement explorer cette facette du récit – le personnage de Fred y gagnerait sans doute en épaisseur.

Sous-texte supplémentaire, dans ce spectacle qui n’en manque pas, la situation de handicap, et l’absurdité du système qui ne permet pas réellement au personnes qui en sont porteuses de s’épanouir. En effet, c’est le credo du Hijinx Theatre de faire jouer, après les avoir formées, ce qu’ils appellent des personnes en situation de « learining disability », et c’est ainsi qu’on retrouve dans Meet Fred un acteur atteint du syndrome de Down, qui joue d’ailleurs superbement. Evidemment, alors, Fred est la métaphore de cette condition : marionnette dans un monde d’humains, qui ne peut s’animer sans l’aide de ses marionnettistes, Fred est confronté à l’appareil bureaucratique et à la menace d’une baisse de son allocation spéciale, Fred se voit proposer des emplois absurdes – déménageur ou professeur de natation – par un fonctionnaire dont l’empathie rivalise avec celle d’une plaque d’égout. Bien sûr, cela donne, au premier degré, des gags désopilants, mais la critique au vitriol qui se cache en arrière plan n’est pas moins savoureuse, même si elle est amère.

En tous cas, la manipulation est absolument brillante : les trois marionnettistes – la manipulation équiplane se fait sur table, ou plutôt sur flycase et sur escabeau, avec une prise empruntée au bunraku – ont inventé une grammaire corporelle originale et très réussie pour Fred, en gestes vifs et saccadés, nerveux. La présence de la marionnette est totale, son investissement est tel que, malgré les proportions plutôt à l’avantage des humains, les trois marionnettistes disparaissent entièrement derrière leur marionnette – en tous cas jusqu’à ce qu’on leur demande de la lâcher pour choisir qui des trois devra renoncer à son emploi, suite à la réduction de l’allocation par le job center. Pour prendre la mesure de leur talent, il faut les voir animer Fred lancé dans une chorégraphie endiablée sur Smooth Criminal de Michael Jackson. Les acteurs qui accompagnent la pièce sont plus inégaux, le metteur en scène qui joue son propre rôle, notamment, n’est pas très convaincant.

De ce spectacle étonnant, qui sollicite les zygomatiques jusqu’à leurs dernières extrémités, on peut tout juste suggérer qu’il gagnerait à être légèrement plus court. Certaines des épreuves auxquelles Fred se trouve confronté s’étirent un tout petit peu au-delà du moment où elles sont originales et surprenantes, et à tout bien considérer elles ne sont peut-être pas toutes indispensables.

La conclusion n’en est pas moins évidente : il s’agit d’un spectacle très drôle, peu policé, franchement intelligent, joué en anglais mais surtitré avec une traduction plutôt bien faite. A ne pas manquer s’il passe à votre portée.

Mise en scène : Ben Pettitt-Wade
Interprétation : Daniel McGowan, Richard Newnham, Lindsay Foster, Gareth John, Ben Pettitt-Wade, Morgan Thomas, Sam Harding,
Lumières : Ceri James
Régisseur : Tom Ayres
Musique : Jonathan Dunn
Dramaturgie marionnettique : Tom Espiner & Giulia Innocenti, Blind Summit
Construction marionnettique : Blind Summit
Visuels: (c) Holger Rudolph & Tom Beardshaw

La playlist ontologique (une introduction)
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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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