Théâtre

Ma Chambre froide de Joël Pommerat : conte de fées sordide au Théâtre du Nord

Ma Chambre froide de Joël Pommerat : conte de fées sordide au Théâtre du Nord

19 mars 2012 | PAR Audrey Chaix

Transporté à l’Idéal, à Tourcoing, pour l’occasion, le Théâtre du Nord accueille Joël Pommerat en ses murs : un plateau circulaire autour duquel se dressent les gradins met en place un dispositif panoptique, d’où rien ne peut échapper aux spectateurs. Arène de corrida ou piste de cirque, l’interprétation est libre. Une chose est sûre : il sera difficile d’échapper au drame qui s’apprête à se jouer sous nos yeux.

 

Dans un supermarché des plus banals travaillent Jean-Pierre, Claudie, Alain et les autres, et surtout Estelle, pâle figure fragile dans sa blouse de femme de ménage un peu trop grande pour elle, et qui a pour grande faiblesse de ne pas savoir dire non, acceptant tous les sales boulots que veulent bien lui refiler ses collègues peu scrupuleux. Autour d’elle gravitent des personnages plus médiocres les uns que les autres : celui qui s’enferme dans sa chambre froide pour pleurer sur son sort, celle qui colporte des ragots sur le compte de ses collègues, celui qui vit en France depuis des années mais que, malgré tout, personne ne comprend, sauf la bonne Estelle. Et puis il y a le patron, figure tutélaire et détestée, qui n’apparaît que pour sanctionner, hargneux comme un roquet qui estime ne devoir sa bonne fortune qu’à la force de ses poignets. Cynique et hyperréaliste, la peinture de ce microcosme glace le sang.

 

Jusqu’au jour où le patron découvre qu’une tumeur au cerveau le condamne à quelques mois seulement de vie . Vient alors le rebondissement magistral, le renversement de situation qui déclenche une série d’événements à plus ou moins grande échelle pour les employés du supermarché : leur patron, leur ennemi juré, celui dont ils ne prononcent le nom qu’avec dégoût, leur lègue tout son empire, ses quatre entreprises. A eux de les faire prospérer maintenant : en contrepartie, il leur faudra, chaque année, consacrer une journée à la mémoire de leur patron – en jouant, d’après une suggestion d’Estelle, une pièce de théâtre en son honneur. Avec ce cadeau empoisonné, Pommerat passe de la description sociologique d’un microcosme donné à l’exploration presque chirurgicale de la nature humaine. Difficile pour ces employés de passer de leur condition d’ouvriers à celle de patron, de devoir à leur tour choisir entre profit et humanité. Licencier pour gagner plus : ils ont été victimes de ce credo, les voilà en mesure de l’appliquer. Si les choix auxquels est confronté le petit groupe peuvent paraître manichéens, Pommerat traite la montée des tensions, la pression toujours montante entre chacun d’entre eux, avec une grande justesse, introduisant par touches une violence sous-jacente qui finit par pervertir tout le monde – y compris Estelle qui, perdue dans sa volonté de faire le bien, reproduit à son tour les violences dont elle est victime.

 

Dans un enchaînement de scènes courtes, séparées les unes des autres par des noirs complets sur le plateau (pendant lesquels se passent les changements de décor, remarquable performance des techniciens et des comédiens alors qu’ils se croisent sur scène dans la plus grande obscurité), Joël Pommerat raconte donc les tentatives et les échecs de ces employés devenus patrons. A cette fable sociale se superpose un conte de fées grotesque, à la fois comique et effrayant, tout droit sorti des rêves d’Estelle alors qu’elle met en scène la pièce jouée en l’honneur du patron donateur – sous l’oeil affligé de ses collègues et associés, peu enclins à célébrer la vie de celui qui a gâché leur vie. Cet étrange bestiaire, qui tient plus du cauchemar que du rêve, anime des scènes presque cathartiques, appelant à l’imaginaire du spectateur.

 

Sombre vision du travail et des relations humaines, Ma Chambre froide parvient néanmoins à transporter le spectateur dans l’univers des rêves d’Estelle, mais aussi dans celui des déceptions et de l’amertume de ces employés qui croyaient pouvoir diriger sans devenir des patrons sans coeur et sans reproches. Une fable sociale dure, intransigeante, un conte de fées sordide, avec assassinat et rebondissements à la clef. Pommerat fait ici jouer à plein les ressorts du théâtre, il emmène le spectateur avec lui dans un invraisemblable récit, magistralement raconté et mis en scène.

 

Ma Chambre froide aux Ateliers Berthier avec le Théâtre de l’Odéon

 

Crédit photos : © Elisabeth Carecchio

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaixphoto : maxime dufour photographies.

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