Théâtre
« Les Forteresses », le récit bouleversant de trois femmes

« Les Forteresses », le récit bouleversant de trois femmes

24 janvier 2022 | PAR Lucine Bastard-Rosset

Le metteur en scène franco-iranien Gurshad Shaheman présentait ce samedi 22 janvier au Centre Pompidou – dans le cadre du festival Hors Pistes – sa dernière création Les Forteresses. Trois récits de vie de trois femmes de sa famille s’entremêlent. Trois récits dont l’émotion intense submerge.

 

Bien que le spectacle n’ait pas encore débuté, les spectateurs sont directement plongés dans l’univers de la pièce. Une partie d’entre eux est installée par les comédien.ne.s sur huit plateformes recouvertes de tapis persans. Ce dispositif scénique, élaboré par Mathieu Lorry-Dupuy, renvoie aux restaurants typiques du nord de Téhéran où les clients mangent en plein-air sur des lits recouverts de tapis. Ce choix d’utiliser un décor inclusif permet de tisser un lien entre les spectateurs et les comédien.ne.s. Immédiatement, une convivialité s’instaure et le public est amené à prendre part au spectacle.

Pour réaliser Les Forteresses, Gurshad Shaheman a interviewé trois femmes de sa famille : sa mère et ses deux tantes. A partir de leurs récits, il a élaboré un spectacle mettant en scène trois monologues qui s’entrelacent et se complètent. La beauté des mots, la puissance des évènements et des sentiments sont au cœur de sa pièce. A travers elles, il redonne vie à ces trois femmes, à leurs histoires.

L’histoire d’une sororie

Cette sororie est née au début des années 1960 dans l’Azerbaïdjan iranien. Leur jeunesse a été frappée par la révolution contre le Shah puis par la domination des islamistes. Elles ont fait des études, se sont mariées, ont eu des enfants. Elles ont vécu un grand nombre de drames, vu des choses qu’il est difficile de se représenter. Leurs existences ont été une lutte, un long parcours semé d’embûches. Et pourtant, aujourd’hui, ces sœurs continuent à vivre et elles présentent avec Gurshad leur portrait.

Sur une durée de trois heures, divisée en trois chapitres, une partie de la vie de ces femmes est contée. Il s’agit bien d’une partie car raconter l’entièreté de leur existence serait bien trop long et compliqué. En trois heures, on apprend à les connaître et on en ressort meurtri, tout comme elles l’ont été par leur vie. Leurs récits sont bouleversants, remplis d’une violence qui nous paraît lointaine, à nous qui vivons dans une société relativement en paix. On découvre la torture, l’enfermement, la peur, le mariage forcé, la lutte, les violences conjugales, le deuil et … et … et aussi les moments plus joyeux, plus apaisants, qui permettent une respiration dans ce tourbillon de drames.

“Une dissociation entre les corps et les voix, ou plutôt un dédoublement.”

Gurshad souhaitait que sa mère et ses tantes interprètent leur propre rôle. Il lui était impensable qu’elles soient remplacées par une autre comédienne. Toutes trois se retrouvent donc sur scène et prennent en charge des actions théâtrales muettes qui illustrent de manière plus ou moins abstraite les événements narrés. Ces événements, ce sont trois comédiennes franco-iraniennes qui les racontent : Guilda Chahverdi, Shady Nafar et Mina Kavani. Assises sur des chaises disposées côtés cour et jardin, elles deviennent les portes paroles de ces histoires qu’elles content en transmettant toute une palette d’émotions.

Les voix de ces conteuses emplissent la salle, se faufilent dans l’espace et s’acheminent vers les oreilles du public. Elles sont accompagnées d’une musique électro-acoustique composée par Lucien Gaudion qui les porte, les rendant plus vivantes et plus percutantes. Cette musique soutient les mots et en accentue parfois l’horreur, la tension. Elle ne cesse pratiquement à aucun moment, excepté lors des changements de chapitre.

Gurshad est présent sur le plateau tout au long du spectacle. Il écoute les récits de sa mère, de ses tantes, des récits qui lui sont adressés. Son prénom revient régulièrement et souligne l’idée que ces sœurs se livrent à lui, qu’elles lui ouvrent leurs cœurs. Il participe aux actions théâtrales, reste parfois plus en retrait et en vient à chanter. Il interprète entre chaque chapitre une chanson azérie, leur langue maternelle. Des moments remplis de tendresse où il danse sur scène accompagné de ces trois femmes.

Une fin de spectacle émouvante

Il est impossible de ne pas se souvenir des derniers instants du spectacle, ce moment où les trois sœurs rejoignent chacune la comédienne qui a conté son histoire. Et elles parlent. Pour la première fois, on entend distinctement leurs voix dans leur langue d’origine. Leurs propos sont traduits par les comédiennes. A cet instant, on ressent les liens qui se sont tissés entre les conteuses et ces femmes. Raconter de telles histoires n’est pas chose facile, l’impact en est grand.

Et puis, c’est le silence, mais il ne dure pas. Il est remplacé par une slave d’applaudissements qui s’élève des gradins. Le public se lève. Est-ce pour applaudir la prestation ou plutôt ces trois femmes qui nous ont tant touchés ? Quoiqu’il en soit, les applaudissements fusent. La musique reprend et Gurshad invite les spectateurs à danser sur le plateau avec eux. La convivialité n’a jamais cessé et elle continue au-delà même de la pièce.

Les Forteresses est un spectacle d’une grande intensité qui permet de découvrir trois femmes dont les histoires sont à peine croyables.

 

A la MC93 du vendredi 3 au samedi 11 juin 2022

Visuel : ©Agnès Mellon

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Au TNBA, sous le regard de Catherine Marnas, le sourire d’Herculine.
Lucine Bastard-Rosset

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