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Outils de surveillance, survivance, resistance au Festival Hors pistes du Centre Pompidou

Outils de surveillance, survivance, resistance au Festival Hors pistes du Centre Pompidou

27 janvier 2020 | PAR Zoé David Rigot

La 15ème édition du festival Hors Pistes, qui a lieu en ce moment au Centre Pompidou, se meut en dehors des sentiers battus,  floute les limites, expérimente, et prend des risques. C’est curieux, inspirant, et déstabilisant, aussi.

 

« Le peuple de images » c’est nous tous, c’est eux elles et ils, dans les smartphones, les ordinateurs, les caméras, les vidéos et les photos. Les images peuplent notre monde aujourd’hui, elles nous suivent et on les suit, elles sont banales, on les oublie – et justement, Hors Pistes a décidé de les questionner, de les (re)prendre et de les (dé)ployer comme objet de mise en abîme : l’image nous regarde, nous, l’espèce humaine, et nous la regardons. Le sujet est là – mais quoi et qui est là dans l’image ? Apparence ? Perçu ou perception ? Description, figuration, allégorie ?

« Le peuple des images » hors pistes. Nous les peuplons, elles nous peuplent; et nous entrons alors dans le bain de foules de l’évidence humaine et de son non apparence. La foule, objet dans lequel on se mêle, dans lequel on devient le groupe; mais aussi le lieu de l’anonymat, de la disparition de l’individu en tant que soi, puisqu’un n’a pas de sens dans la foule. La foule, c’est plusieurs, mais c’est aussi le monstre de la pluralité, de la rencontre, et donc de l’inattendu – on ne sait pas ce que pense un individu à côté d’un autre : il est foule, et déjà sans lui la foule perd de sa puissance. Hors Pistes a donc choisi des artistes qui conjuguent, questionnent, juxtaposent, centralisent et posent enfin la question de l’image dans le monde d’aujourd’hui – des foules d’images et de la foule à travers ces images. Une multitude d’artistes dont les œuvres sont toutes parlantes et interrogatrices.

Samuel Bianchini et Lorena Zilleruelo invitent d’abord le spectateur à entrer en interférence avec des images. Mais ces œuvres n’ont aucun mode d’emploi, c’est donc au spectateur de trouver comment entrer en interaction avec elles – il faut trouver le langage adéquat, la manière dont le « programme » de l’image répondra aux mouvements (ou est-ce aux bruits ?) du spectateur.

On continue le bain de foule, à l’exploration de ce peuple des images que l’on pensait connaître. Des vidéos amateurs de toutes ces foules révoltées à travers le monde. C’est intense, c’est touchant d’immédiateté. Plus loin, l’artiste et réalisateur Clemens von Wedemeyer a modélisé des manifestations du lundi en Allemagne, avec la perspective d’aujourd’hui. Si on met le casque d’écoute, on peut entendre des entretiens de témoins contemporains et des discussions autour de la culture digitale. Un autre artiste simule les foules dans les stades (Nicolas Gourault). Bertrand Dezoteux, lui, nous emmène dans un espace presque mythologique, un monde à la Jheronimus Bosch, cauchemardesque mais incroyablement digital et contemporain.

Les œuvres sont parfois interactives, mais toujours expérimentales. Elles mettent en lien différents endroits de la planète, du net, plusieurs cultures ou plusieurs espaces par la technologie. On peut voir, par exemple, une performance ayant lieu à Moscou et enregistrée en temps réel depuis Paris (Dasha Ilina). Ou encore faire une promenade dans les bois avec le point de vue d’un drône (Quayola).

Avec ce festival, le Centre Pompidou nous emmène dans un lieu de la simultanéité, de l’intelligence artificielle (toujours très artificielle) à venir, de l’étrangeté de la foule impersonnelle, de la foule subjective, mais toujours de la foule dans toute sa puissance, pour créer une expérience sociale et technique. On s’y perd pour mieux en revenir, en tout cas, la conscience saccadée, en entrelaçant le monde visible et invisible de la toile. On entre en méditation, on se voit ensemble sur le monde, et dans ce miroitement infini du monde digital – cela engendre aussi la question de ce corps organique qui est le notre, sa réalité, son altérité, son propre rapport au monde naturel, aux côtés du monde de la réalité virtuelle et du monde en miroir de l’image. On pense à Kate Cooper. La foule humaine peut-elle être un fond au monde, comme un décor ? 

Pour cette 15ème édition, il y a beaucoup plus qu’une exposition…

Projections. Autour de l’exposition, des interventions auront lieu toute la semaine. Lav Diaz, le cinéaste philippin, présentera ses films incoryables dans le cadre du « Cinéma comme épopée » jusqu’au 31 janvier. Il y aura un cycle de films présentés par David Simon, directeur de The Wire, avec qui une discussion sera organisée à la fin de chaque séance. L’épisode pilote de The Deuce sera projetté le 2 février. Le vendredi 7 et le samedi 8, il y aura le Collectif Abounaddara, avec plusieurs projections suivies de discussions autours du Peuple sans cinéma. Le samedi 8 et dimanche 9, ce sera le moment d’interroger les visages de la foule avec Sergueï Loznitsa.

Les feuilletons. Le premier feuilleton « Quel peuple, quelles images » sera des discussions entre Patrick Boucheron (historien et professeur au Collège de France) et Mathieu Potte-Bonneville (philosophe et directeur du département culture et création du Centre Pompidou) autour de la manière dont un peuple, pour exister, se raconte à lui-même son histoire – et ce à travers des images. Il aura lieu du lundi 27 au vendredi 31 janvier. Le deuxième panel des feuilletons, « Des images à soi », sera un dialogue de Marie Richeux avec 4 invitées : Alice Diop, nastassja Martin, Mathilde Girard, et Hélène Cixous !

La leçon des images : 12 jours, 12 regards. Un invité sera présent afin de parler et discuter autour d’une image, d’une capture d’écran ou d’une brève séquence dont la circulation sur les réseaux sociaux a frappé les regards. Il sera ainsi possible de réfléchir avec Lav Diaz, Paul B. Preciado, Chloé Delaume, David Dufresne ou encore Alain Damasio et Elsa Dorlin. Quel régal ! Il y a de quoi se réchauffer les méninges et se redonner du courage engagé.

Mais ce n’est pas tout ! Il y aura aussi 2 marathons (le premier a eu lieu ce samedi) : le temps d’un après-midi, des interventions seront présentées successivement, alternant séquences audiovisuelles et performatives. Les intervenants ont un temps limite donné afin d’approfondir une problématique engagée par l’exposition. Ces marathons sont intenses et joueurs, ils suivent un rythmes saccadés qui entraînent les plus curieux ! À ne surtout pas manquer, car on apprend beaucoup !

Le séminaire, quant à lui, pose la question cruciale « Où en êtes vous ?« , à des cinéastes qui ont été invités à créer des séquences filmiques sur leur travail ou sur un projet en cours. Ces séquences ont été initiées par le Centre Pompidou et sont collectionnées par lui depuis 2014. De vrai archives pour se questionner sur la création et la recherche en création, afin d’appréhender la pensée dans le cinéma. Il aura lieu le lundi 3 février de 14H à 20H, avec une table ronde des plus fournie à 16H15.

 

C’est au Centre Pompidou, du 24 janvier au 9 février 2020. Plus d’informations ici !

 

 

Visuels

Image d’en-tête : ©Clemens von Wedemeyer.

Image 2 : ©Harmonie, Bertrand Dezoteux.

Image 3 : ©The Deuce, David Simon.

Image 4 : ©Maidan, Sergueï Loznitsa.

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Zoé David Rigot

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