Théâtre

« Dom Juan ou le Festin de pierre » : un univers stimulant, où rôdent mort et ambivalences

« Dom Juan ou le Festin de pierre » : un univers stimulant, où rôdent mort et ambivalences

27 janvier 2020 | PAR Geoffrey Nabavian

Le célèbre personnage de séducteur en fuite, et le Ciel, la mort, ou quelque chose qui veut venir le prendre : transposant Molière, et le mythe de Dom Juan en même temps, ce spectacle interprété par Jean Lambert-wild, directeur du Théâtre de l’Union à Limoges, offre un univers aux détails marquants, en s’échinant à faire sentir les ambivalences du héros. A voir au Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 15 février.

Il s’avance, revolver à la main. Il prononce un grand « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit », se met l’arme contre la tempe, et l’actionne. C’est une fausse. Il se plie en deux de rire. Bientôt, il pliera encore à force de tousser, comme s’il s’apprêtait à cracher du sang. D’emblée, la couleur est là : la mort, l’anathème du Ciel, le destin, quelque chose enfin, va venir chercher ce Dom Juan-ci, on le sait, à la fin de cette journée, en forme de spectacle d’une heure quarante.

Dernière journée

Dans cette adaptation de la pièce de Molière, ainsi que du mythe de Dom Juan (imaginée par Jean Lambert-wild et Catherine Lefeuvre), plus largement, le décor ne varie donc pas. L’action donne à suivre un après-midi au sein de la dernière demeure du célèbre personnage. Des pans de tapisserie, aux motifs imaginés par le grand Stéphane Blanquet, figurent une forêt sanglante et suintante. Un décor de bois trône, mais il a l’aspect d’une bâtisse presque totalement délabrée, malgré ses marches d’escalier scintillantes – ne donnant plus à monter vers grand-chose – en porcelaine de Limoges.

Une quinzaine de minutes après l’ouverture du rideau, enfin, un trio de musiciens sur leur trente et un (Denis Alber, Pascal Rinaldi et Romaine) font leur entrée, et se mettent à s’activer sur des percussions , un clavier, et de petits instruments à vent, en se montrant ultra dynamiques de façon à atteindre au cocasse. Dans cette vision-ci, le personnage de Dom Juan se livre donc d’emblée à une célébration de sa disparition, qu’il semble pressentir, en certains moments. Cette mise (qui baigne dans les nappes de musique et de bruits, vectrices de mystère, de Jean-Luc Therminarias) amène en tout cas dans un univers fort en caractère : on est heureux de voir les talents artistiques et techniques des participants se mêler, pour transporter dans cette vision du mythe.

Ambivalences, sincérité

Entre instants explosifs et séquences plus calmes, le spectacle, dirigé par Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra, guide à la rencontre d’un Dom Juan alternant passages où il se rie de tout – et ce parfois de manière très macabre – et phases où il affiche un corps sur le point de se rompre. Entre deux eaux, la mise en scène paraît au final vouloir interroger, de façon juste, les facettes ambivalentes de ce personnage légendaire, juste avant qu’il ne meure ou qu’il soit emmené vers ailleurs. L’interprétation de Jean Lambert-wild, dans le rôle-titre, participe à l’ouverture de telles perspectives : dans les habits, et sous le visage poudré du clown blanc qu’il balade dans ses créations depuis des années, Gramblanc – et avec cette fois sur le haut du crâne une perruque rouge, annonçant peut-être le sang et la mort à venir, et due à Catherine Saint-Sever, également aux maquillages – il attaque d’abord sa partition sur un registre burlesque, avant d’expérimenter la sincérité (très belle, lorsqu’il joue le texte issu de l’Acte I de la pièce de Molière où Dom Juan expose ses « principes ») ou la détresse (on pense aux moments où il s’excuse devant Elvire, qu’il abandonne, ou devant son père Dom Louis). L’engagement de son interprète amène de l’ambivalence, et on écoute ces tirades en se demandant si le personnage ne parle pas ici tout simplement à coeur ouvert. A ses côtés, Yaya Mbilé Bitang compose une Sganarelle qui paraît lutter pour ne pas sombrer, comme celui qu’elle sert, cerné peu à peu par la mort ou la disparition. Fait marquant : elle exécute à un moment l’un des personnages de la pièce de Molière. Mais ici encore, l’ambivalence frappe : cette mort a lieu en coulisses. Sganarelle, alors revêtu d’un costume de médecin (élément de péripétie emprunté à Molière) a-t-il succombé à la quasi schizophrénie qui paraît guetter Dom Juan, dans cette mise en scène ? ou a-t-elle tenté de garder ce personnage en vie, comme un médecin, en échouant ?

Afin de donner à ressentir ce parcours vers l’évaporation comme une journée dans une demeure en déliquescence – un itinéraire qui se déroule sous les belles lumières de Renaud Lagier, qui évoquent sans en dire trop, surtout celles du fond de scène – la dramaturgie de la pièce de Molière, dont on retrouve certains pans et personnages, se trouve déplacée. Le père, Dom Louis, apparaît au début, lance d’emblée de violentes lamentations contre la conduite de Dom Juan, et est méchamment bousculé par celui-ci. Au sein de cette vision du mythe, les protagonistes qui, par hasard ou de façon volontaire, font une visite au personnage principal, se font traiter durement au final. Incarnées, en alternance, par les quatorze élèves de l’Académie du Théâtre de l’Union, à Limoges, ces figures ont droit à de beaux moments, où les tensions se font jour. On se souviendra – pour ce qui concerne les interprètes du soir où l’on vit le spectacle – du rire désespéré d’Elvire, des soudaines phrases à voix basse du père Dom Louis, des réactions de Charlotte enfin séduite ou de la pensée du Pauvre, qu’il expose.

Par moments un peu trop précipité, le spectacle n’en reste pas moins dépaysant au final, grâce à ses partis-pris et à cet art du détail marquant, obtenu par l’union des énergies entre les différents collaborateurs artistiques à l’oeuvre. Une vision à la fois cocasse et désespérée du célèbre personnage au centre de nombreuses pièces, qui donne à sentir un bon nombre de ses ambivalences.

Dom Juan ou le Festin de pierre se joue jusqu’au 15 février au Théâtre de la Cité Internationale, à Paris.

Également à l’oeuvre sur le spectacle : Regard Associé : Marc Goldberg / Réalisation de la scénographie : avec le soutien de la fabrique Les Porcelaines de la Fabrique et de l’entreprise Neolice / Assistants à la scénographie : Thierry Varenne et Alain Pinochet / Costumes : Annick Serret-Amirat / Directrice Technique : Claire Seguin / Régie Générale : Thierry Varenne / Régie Son : Nourel Boucherk / Habilleuse : Christine Ducouret / Acteurs élèves de lAcadémie de l’Union en alternance : Claire Angenot, Gabriel Allée, Quentin Ballif, Matthias Beaudouin, Romain Bertrand, Hélène Cerles, Ashille Constantin, Yannick Cotten, Estelle Delville, Laure Descamps, Antonin Dufeutrelle, Nina Fabiani, Marine Godon, Isabelle Olechowski.

Visuels : © Tristan Jeanne-Valès

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