Théâtre
« Le manteau d’Akaki », Gogol adapté en version marionnettique, artisanale et poétique

« Le manteau d’Akaki », Gogol adapté en version marionnettique, artisanale et poétique

06 février 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Jusqu’à vendredi 7 février, le Théâtre aux Mains Nues accueille un spectacle joliment bricolé, Le manteau d’Akaki par la compagnie Du bruit dans la tête. Adaptation d’une nouvelle fantastique de Nicolas Gogol publiée en 1843, Le Manteau, le spectacle propose ici un castelet éclaté qui accueille principalement des marionnettes à gaine bien pensées et un peu d’ombre… mais pas que. Avec créativité et humilité, l’unique interprète donne du souffle à son récit, donne de l’air à sa scénographie, en bricolant au fur et à mesure un conte tragi-comique à la noirceur très russe. 

Il y a des spectacles qui ont l’élégance de leurs petits moyens. Qui épousent la nécessité de bricoler, de rapiécer, de faire tenir un ensemble de bric et de broc en un tout cohérent, pour accoucher d’un univers parfaitement tenu. Qui rappellent que la magie peut être convoquée sans l’ostentatoire et le clinquant, et que le théâtre est souvent pauvre et s’en accommode avec humilité. Le manteau d’Akaki est de ces spectacles.

Sur scène, un castelet un peu éclaté : une table, des boîtes sur les côtés pour figurer des bâtiments qui sont comme de petits castelets eux-même, un fond qui peut être déplacé. Tout cela est en bois, récupéré, bidouillé, dans une esthétique pauvre en moyens mais joliment assumée. Et, surtout, parfaitement raccord avec le propos dramaturgique. A cour et jardin, des instruments de musique, xylophone et mélodica. Le dispositif permet la circulation et la transformation, c’est un monde qui peut s’agrandir ou se contracter, à l’image de la grâce et de la chute du personnage principal.

L’histoire est poignante et mise en images avec précision et intensité. Le sort de ce petit fonctionnaire russe, si pauvre qu’il peut à peine se permettre de racheter un manteau le jour où le sien, usé jusqu’à la corde, doit être remplacé, constitue une satire sociale qui fait encore écho aujourd’hui, et qui pourrait facilement verser dans le pathos si l’interprète n’avait l’intelligence d’en tirer aussi quelques exagérations comiques. L’humanité avec laquelle le personnage vulnérable d’Akaki est traité est touchante, également. Le ballet dansé par les petits et les puissants, par l’humain fragile contre l’énorme et terrible destin, sont des thèmes qui peuvent aboutir aux opéras les plus grandioses, mais qui peuvent aussi être traités à hauteur d’homme, avec générosité, comme ici.

Les techniques convoquées sont multiples, et on doit même s’avouer impressionné de l’éventail des compétences de César Lafont qui réussit également à porter une partie de la gestion de la lumière, et à jouer de ses instruments en guise d’intermèdes musicaux.

Principalement, le travail est fait sur la marionnette à gaine, avec d’excellentes idées qui détournent les attentes en la matière, sans trahir les propriétés fondamentales de la marionnette. L’une des brillantes idées consiste à utiliser une manipulation sur table qui permet d’user de la gaine presque comme une marionnette sac, en saisissant la jupe avec la main qui n’est pas gantée. L’effet est plus simple et plus naturel, en tous cas bien loin du théâtre de Guignol traditionnel ! Certaines marionnettes sont également dotées de contrôle qui permettent de les manipuler par l’arrière. La versatilité des instruments, et la variété des techniques de manipulation qu’elle autorise, permet de varier les effets et les mouvements, en accord avec les positions de manipulation, les échelles et la dramaturgie.

La gaine est complétée par une pléthore d’autres techniques qui viennent donner de la variété et de la profondeur au spectacle, et élargissent son esthétique : pas mal de théâtre d’ombre, mais aussi une marionnette portée avec masque et main prenante, et un spectre incarné par une inquiétante tête portée à bout de bras dans l’espace du théâtre. Le marionnettiste est pleinement en jeu lui-même, et son personnage étrange, à la fois fragile et inquiétant, contribue beaucoup à l’atmosphère du spectacle.

Sans fioritures mais avec sensibilité, César Lafont plante son histoire, lui crée son espace, la déploie et l’étire dans beaucoup de directions avec une bonne dose de talent. L’adresse et la diction sont claires, la prise de risque artistique est assumée, la dimension socio-poétique de la proposition est bien réussie entre naturalisme noir et mise en métaphores visuelles.

Un spectacle bien fait et bien exécuté, qu’on découvre avec beaucoup de plaisir, adultes comme grands enfants (le spectacle est recommandé à partir de 7 ans).

 

D’après la nouvelle Le Manteau de Nikolaï Gogol
Création plastique et sonore, mise en scène, interprétation : César Lafont
Regard extérieur : Kamille ChanteD’après la nouvelle Le Manteau de Nikolaï Gogol
Création plastique et sonore, mise en scène, interprétation : César Lafont
Regard extérieur : Kamille Chante

« La Nuit des rois » par Ostermeier : une reprise actualisée
Carmelo Trattoria : Allégresse et Gourmandises au « Big Mamma » de Lyon
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *