Théâtre
« La Nuit des rois » par Ostermeier : une reprise actualisée

« La Nuit des rois » par Ostermeier : une reprise actualisée

06 février 2020 | PAR Julia Wahl

La Comédie-Française nous avait déjà proposé une version de La Nuit des rois par Ostermeier en 2018. C’est un ancrage dans ce début de 2020 que nous livre cette reprise légèrement actualisée.

On connaît le goût de Thomas Ostermeier pour la politique et les questions d’actualité. Aussi ne pouvait-il passer, en ce début 2020, à côté des deux sujets qui agitent les médias, la réforme des retraites et le coronavirus. Si le traitement du second laisse parfois la place à un humour pas toujours très fin – voir le jeu de mots sur la bière Corona -, la place accordée au premier s’inscrit avec intelligence dans le spectacle, l’allongement du temps de travail devenant un instrument de vengeance de Maria (fascinante Anna Cervinka) à l’encontre de ce malheureux – ou hypocrite? – Malvolio, incarné à merveille par Sébastien Pouderoux. Un jeu dangereux qui poussera ce dernier à se donner la mort, en un douloureux clin d’œil aux « burn out » et autres suicides professionnels. Un ajout du metteur en scène allemand qui donne à la fin de la pièce une tonalité fortement tragique, quand la pièce de Shakespeare se termine heureusement sur le double mariage que l’on sait.

A cet ancrage dans l’actualité française répond une scénographie très enracinée dans les ors de la maison de Molière. Ainsi en est-il de ce pont reliant la corbeille au plateau, qui transforme ipso facto les spectateurs de l’orchestre en personnages malgré eux. Un jeu il est vrai pas toujours très original, avec des adresses au public déjà vues, mais qui fonctionne et qui, loin de trahir Shakespeare, renoue en réalité avec l’esprit de la pièce dans sa version anglaise, qui finit par ces mots : « Our play is done, And we’ll strive to please you everyday. » C’est aussi ce travail sur les chandeliers symboliques de la salle Richelieu, qui éclairent un instant le public pour modifier le rapport entre acteurs et spectateurs. C’est enfin, et surtout, ce travail des lumières et des couleurs qui rappellent à propos que tout n’est qu’apparences.

Les murs blancs et les éclairages latéraux font en effet surgir des ombres qui ne sont pas sans nous rappeler certaine allégorie platonicienne. Impossible, dès lors, de ne pas se demander si les êtres humains qui s’agitent devant nos yeux ne seraient pas à leur tour des ombres. Une question induite en partie par le texte – « What kind of man is he ? – Why, of mankind », répond Malvolio à Olivia, comme s’il y avait lieu de douter de l’humanité de la personne en question -, mais mise également en évidence par les palmiers en carton apparent et les costumes dont les acteurs ne sont qu’à moitié revêtus. La question de l’identité déborde alors la simple question du genre, à laquelle on a trop réduit cette pièce. C’est bien la tension baroque entre l’être et le paraître qu’Ostermeier nous montre ici, en un dévoilement qui vire au tragique lors de la dernière scène : ce n’est que le lever du rideau de fond de scène qui révèle le suicide de Malvolio, suspendu aux cintres du théâtre. Le jeu volontiers potache sur le vrai et le faux, le mensonge et la vérité, devient un badinage dangereux, qui témoigne de la dureté du monde sous ses costumes de scène et machines de théâtre. Quant aux excès shakespeariens que traduisent les blagues « franchouillardes » d’Ostermeier, elles ne sont là que comme des divertissements ridicules, voués à nous détourner du sentiment de notre finitude. 

Photographie : © Jean-Louis Fernandez, coll. Comédie-Française

Distribution

Mise en scène : Thomas Ostermeier
Avec :  Denis Podalydès – Laurent Stocker – Stéphane Varupenne – Adeline d’Hermy – Georgia Scalliet – Sébastien Pouderoux – Noam Morgensztern – Anna Cervinka – Christophe Montenez – Julien Frison – Yoann Gasiorowski 

et Paul-Antoine Bénos-Djian – Paul Figuier – Clément Latour – Damien Pouvreau  (en alternance)

Infos pratiques

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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