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Le Côté de Guermantes, au Théâtre Marigny : Honoré propose une résurrection délicate de l’oeuvre proustienne

Le Côté de Guermantes, au Théâtre Marigny : Honoré propose une résurrection délicate de l’oeuvre proustienne

12 octobre 2020 | PAR Loïs Rekiba

Après avoir convoqué sur scène, l’année dernière, les fantômes de son panthéon d’écrivains morts du sida dans sa pièce Les Idoles, Christophe Honoré revient pour le plus grand plaisir de tous à la Comédie-Française (côté Théâtre Marigny, en raison des travaux de la place Colette) avec une mise en scène du Côté de Guermantes, le troisième tome d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

L’enjeu de ce troisième épisode d’À la Recherche du temps perdu est l’accès du narrateur, Marcel, aux salons aristocratiques du faubourg Saint-Honoré. Et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit du salon de la duchesse de Guermantes. Les Guermantes, un nom de famille sentant bon les bonnes manières et les belles belles personnes de haut-rang, Marcel les a croisé durant  les vacances de son enfance passée en province, à Combray. Tout ce beau monde qui gravite autour de madame la Duchesse paraissait à Marcel si loin et impossible d’accès, jusqu’au jour où ses parents finissent par emménager dans un un appartement de l’hôtel particulier dans lequel Basin et Oriane de Guermantes et son mari Basin, vivent. La Duchesse de Guermantes est l’objet de toutes les attentions, tant de celle du Paris mondain qui se rue à ses réceptions pour jouir des fastes de l’apparence que de celle de notre narrateur qui voue à cette femme une passion démesurée, tournant à l’obsession, et motivée par sa supposée beauté et sa finesse spirituelle. Durant une visite à Doncières, où son ami Saint-Loup réside en garnison, il demande à ce dernier de l’introduire auprès de Madame de Guermantes, qui n’est nulle autre que sa tante. Saint-Loup s’encanaille avec une femme des bas fonds, Rachel, et son très cher ami Marcel voit la santé de sa grand-mère décliner au fil des jours. Nous sommes à l’époque de l’affaire Dreyfus qui fait jaser dans les salons de Basin et de la duchesse. Mais lorsque notre Marcel parvient enfin à aborder Oriane de Guermantes, il est en proie à une importe déception. 

Christophe Honoré parvient à redonner vie à l’œuvre de Proust, à lui rendre hommage en nous donnant à voir la résurrection d’un temps et des personnes révolues, mais ignorant leur mort, son imminence -trouvant son origine à même la béance provoquée par un contexte politique des plus importants, celui de la grande affaire Dreyfus. Les Guermantes étant d’abord un nom, il est clair qu’il en est des personnes autant que des monuments, comme le dit si bien le personnage de Marcel : la désillusion est grande quand on s’approche, et d’autant plus quand on nous en donne l’occasion de le faire par le biais de la magie du théâtre, de son écrin, son alcôve – proustien celui-là, puisqu’il enferme les souvenirs. 

Les Guermantes et consorts, avec leur manie des apparences et leur folie des grandeurs, tentent  le tout pour le tout pour garder le change alors qu’ils savent pertinemment qu’ils sont au bord du précipice, que leurs valeurs et leur monde décline dans une France bouleversée par les soubresauts politiques provoqués par l’affaire Dreyfus. La fascination de Marcel est partagée au public, fasciné par la trame mondaine et les décors chatoyants et tout satin de l’hôtel particulier des Guermantes, dans lequel tout Paris cherche à entrer, par esprit de courtisanerie. 

À l’instar de sa dernière pièce, Honoré met en scène une résurrection. Celle d’un ballet de corps et d’esprits aristocratiques mus par les apparences et par toutes sortes de préjugés, néfastes certes, mais grâce auxquels ils parviennent toute de même à faire communauté, une communauté qui se sait morte d’avance mais qui s’accroche, coûte que coûte, à ce qui leur reste (et peut être ce à quoi elle s’est toujours réduit pour mieux se distinguer) : le supposé jeu d’esprit, les cabales, l’instinct grégaire et l’obsession de la vogue. Tous sont présents, de Madame de Guermantes à son mari pédant le duc de Basin, la comtesse de Marsantes, Swann, Bloch, Norpois, le baron de Charles, la princesse de Suède, Saint-Loup, Madame de Villeparisis (joué par un homme dimanche dernier, à cause d’un cas covid au sein de l’équipe) et bien d’autres encore. À tel point que les scènes de salon, les réceptions d’Oriane de Guermantes, n’échappent pas à un certain référentiel avec un théâtre de boulevard kitsch remixé à la seventies. Les « ciels mon mari » et les portes qui claquent sont convoqués dans ce ballet proustien moderne et réactualisé avec finesse et second degré, sans fétichisation ni même simplification des enjeux de l’œuvre originale.  

Mise en scène et réactualisation de la déshérence d’un monde, celui des Guermantes, couplée à la quête du narrateur et du spectateur qui s’interrogent sur la véritable nature des êtres et des choses au delà des apparences et des prétentions vaines, nous suivons avec plaisir et fascination le guide Honoré dans cette promenade du côté de Guermantes vivante, chatoyante, pleine d’audaces, d’écarts et de fulgurances dramatiques. 

 

 

Au théâtre Marigny jusqu’au 15 novembre- Complet.

Visuel : © Jean-Louis Fernandez

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Loïs Rekiba

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