Opéra
Triomphe parisien du Ballet royal de la nuit

Triomphe parisien du Ballet royal de la nuit

12 octobre 2020 | PAR Victoria Okada

Le Ballet royal de la nuit, « grand divertissement pour le jeune Roi Soleil », recréé en novembre 2017 par Sébastien Daucé et l’Ensemble correspondance, fait enfin un escale à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées, avant de retourner à Caen, son lieu de création. Initialement prévu pour deux représentations seulement, le spectacle a rapporté une bonne nouvelle, avec une troisième date ajoutée au dernier moment. Nous avons assisté à cette dernière représentation.

L’œuvre s’intitulait d’abord Le Concert royal de la Nuit, comprenant les deux tiers de musique pour les danses originales mais sans la mise en scène. Il a été enregistré en disque (Harmonia Mundi, 2015) et a connu un grand succès sous cette forme. Puis, est arrivée la version scénique, le Ballet royal de la nuit, avec la collaboration de Francesca Lattuada pour la mise en scène, la chorégraphie, la scénographie et les costumes. Cette version est publiée en DVD en 2017. Il s’agit d’une création contemporaine faisant appel à des jongleurs et d’acrobates, ainsi qu’à un danseur dans le rôle de Louis. Le spectacle est libéré de la notion même du « ballet », malgré son titre. En accord avec l’argument, selon lequel la nuit, exprimée en quatre veilles (dont chacune durait trois heures en 1653 !), est brisée par le rayonnement éblouissant du jeune monarque. Ainsi, la plupart des scènes demeurent obscures et c’est dans cette obscurité plus ou moins intense que se déroulent les « divertissements ». Francesca Lattuada a choisi de jouer le dépouillement ; plutôt que de meubler l’espace avec des décors, elle a opté pour des mouvements corporels divers et variés qui se déploient sur toute la scène. Les costumes et les accessoires sont débordants d’imagination, avec des éléments lumineux qui confèrent une féérie moderne ; les masques et les peluches frôlent parfois l’univers des dessins animés et des jeux vidéo.

Pour la partie de musique, Sébastien Daucé n’a pas pensé à une « reconstitution » qui est de toute manière impossible (il ne reste de la partition qu’une copie manuscrite réalisée à la fin du XVIIe siècle, de la seule partie du premier violon). Il a introduit des extraits de deux opéras italiens, Orfeo de Rossi et Ercole amante de Cavalli. Vénus, Hercule amoureux, Lune, Sommeil, les Grâces, Amphitrion, Alcmène… Ces personnages de l’opéra de Cavalli sont également ceux du Ballet royal ; Orphée et Eurydice interviennent à la place de la veille des Songes dans le livret initial, en parfait harmonie avec l’intention de magnifier la lumière finale. Ces deux opéras sont des illustrations idéales pour évoquer l’atmosphère musicale de l’époque où le modèle italien était bien présent à travers ce qu’on appelle aujourd’hui la « politique culturelle » de Mazarin qui a invité des musiciens italiens pour les grandes fêtes à la gloire du royaume de France. Outre ces pièces italiennes, le chef puise l’inspiration chez des compositeurs français tels que Michel Lambert, Jean de Cambefort, Antoine de Boësset et Louis Constantin. Ce puzzle musical, aussi remarquable qu’il soit, ne réussira pas sans les interprètes tout aussi remarquables. D’abord les musiciens et choristes de l’Ensemble Correspondances, qui évoluent en parfaite unité avec la direction de Sébastien Daucé ; les mouvements des bras et du corps de celui-ci sont chantants, souple et élégants. Tout se coordonne dans une chorégraphie qui semble parallèle à la scène. Ensuite, les chanteurs solistes dont chacun(e) a une voix spécifique voient leur rôles associés à des gestes et des mouvements « baroques ». Enfin, les circassiens à la précision chronométrée expriment la notion de la préciosité.
Tous les éléments visuels sont loin de clichés, loin de notre imaginaire habituel. C’est ce qui fait la force de ce spectacle : tout en conservant une beauté esthétique raffinée, il est libéré des poncifs, surtout baroques. Le comble de cette liberté est certainement le rôle de Louis, tenu par un danseur au physique africain. Le spectacle est conçu au service de la beauté et non du cliché.

photos © Vincent Pontet

Prochaines dates : Théâtre de Caen (23-25 octobre), Opéra de Lille (18 et 19 novembre, version raccourcie), Grand Théâtre de Luxembourg (29 novembre et 1er décembre), Opéra national de Lorraine (17-22 décembre)
Attention ! Consultez les sites pour les nouvelles horaires.

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