Opéra
Les Troyens de Berlioz massacrés par Christophe Honoré à Munich.

Les Troyens de Berlioz massacrés par Christophe Honoré à Munich.

13 mai 2022 | PAR Paul Fourier

Malgré une belle distribution vocale et une direction qui oscille de l’efficace au très beau, la production du metteur en scène français a vivement fait réagir le public de la première.

Comprendre ces Troyens ?

En tout début de soirée, la scène montre un espace dévasté, un sol défoncé ; Troie renvoie alors l’image de ce que nous voyons avec effroi, en ce moment, dans les villes ukrainiennes anéanties par la folie de Poutine. Dans cet espace, des hommes et femmes déambulent en tenue de soirée.
Derrière eux, un tableau (que nous retrouverons dans les scènes à Carthage) représente la mer, cette mer qui permettra à Énée et à ses hommes de quitter la ville. D’un point de vue sonore, l’on constatera que ni ce décor, ni celui qui lui succédera aux actes suivants, ne sont favorables aux voix. Et que, dans ce décor aride, il ne se passera pas grand-chose de remarquable.
En fait, la mise en scène de ce soir nous inflige le défi d’interpréter certains mouvements imposés aux figurants, mais l’on s’en décourage assez rapidement tant ceux-ci paraissent… inutiles. Que penser, en effet, de ces personnages qui renversent des verres de bière, lèchent le sol et s’y roulent au premier acte…
Lors de l’invasion de Troie, le plateau sera envahi de pots de fleurs que les Grecs, vêtus d’une tenue que l’on suppose d’esthétique sadomasochiste, renverseront à leur arrivée… Et Cassandre, avant de mourir, se coupera la langue…

Finalement, la soirée va devenir un jeu de pistes dont le public ne sortira jamais vainqueur.

Dans Les Troyens, il existe toujours l’écueil de la représentation du cheval de Troie. Christophe Honoré traitera promptement la question puisqu’en lieu et place de celui-ci, descend des cintres la phrase « Das Pferd » (le cheval) en lettres de néon…

Une mise en scène qui suinte l’ennui…

L’acte d’entrée en Carthage débute au bord d’une piscine autour de laquelle se prélassent des hommes nus. La proposition de représenter ce peuple comme des êtres désœuvrés pourrait se défendre si cela ne tombait pas rapidement dans la caricature. Car, face aux naturistes, apparaissent des Troyens vêtus comme des mormons, couverts des pieds à la tête. Nous sommes donc en présence de Carthaginois délurés et sexualisés face à des Troyens prudes et effarés. Certes, mais quoi… ?

Quand le désintérêt du metteur en scène pour l’œuvre finit en inutile et grossière provocation

Le problème, c’est que le dispositif tombe dans l’excès. Car s’ils sont désœuvrés, ils sont surtout préoccupés par le fait de se rejoindre pour copuler d’une manière bien peu joyeuse. Personne (et certainement pas les spectateurs) ne semble y prendre du plaisir. Lors du tableau musical intitulé « Chasse royale et orage » (durant lequel Daniele Rustioni dirige de très belle façon), des écrans nous montrent les ébats des garçons qui dérivent progressivement vers une partouze gay. C’est totalement hors sujet (on en a vu d’autres !), et c’est surtout interminable !
En début d’acte, les déambulations des personnages semblaient traduire l’oisiveté voire l’ennui, mais la provocation ne suscite guère plus d’intérêt chez le spectateur.
Au contraire, c’est le rejet qui s’exprimera et qui se traduira, au final, par des huées.

Redondance, redondance…

Et si, une fois ne suffisait pas, le triste spectacle vidéographique reprendra après qu’Anna et Narbal (excellents au demeurant) aient chanté, plantés comme des piquets devant les écrans. Cette fois-ci, la proposition sexuelle prend une connotation sanglante qui nous conduit au bord de la nausée. N’en déplaise au metteur en scène, l’on notera, à ce moment, un décalage flagrant entre la musique de ballet, joyeuse, et la triste chair qui nous est présentée.
L’impression qui, malheureusement, en résulte est que Christophe Honoré s’est éloigné de la mise en scène des Troyens, voire s’en est désintéressé, pour aller vers autre chose, un objet indéfini, inaccessible et incompréhensible et le résultat n’est ni satisfaisant, ni même acceptable.

Berlioz, le français et les artistes

Comme on le sait, la prononciation est d’une importance capitale dans Les Troyens. Elle fut considérée, par Berlioz, comme un élément essentiel de son œuvre. Si le chœur du Bayerische Staatsoper produit une impression sonore d’ensemble de bonne tenue, il pêche régulièrement par la compréhension, signe que le travail a été, à cet égard, insuffisant. Le défaut s’estompe lorsque l’effectif s’allège et que le rythme ralentit, notamment lors du chœur des femmes autour de Cassandre.

En Cassandre, Marie-Nicole Lemieux ne convainc pas. Théâtralement (nous pouvons largement en rejeter la faute sur Christophe Honoré), elle a tendance à surjouer, avec force gestes et expressions. Néanmoins, son chant, très expressionniste, se révélera parfois efficace, comme à la fin de l’acte I.
La tentation est grande de tirer le personnage vers le profil d’une femme agitée, en permanence au bord de l’hystérie – ce qu’elle est en partie – mais c’est aussi faire fi de la noblesse de la fille de Priam. Et Marie-Nicole Lemieux tombe dans ce travers unilatéral.
Vocalement, le résultat n’est pas non plus franchement agréable.
La prononciation n’est claire que dans les phrases les plus parlées et lorsqu’elle ne s’aventure pas trop dans les aigus, aigus au demeurant souvent disgracieux. Ses monologues n’ont, la plupart du temps, pas la puissance émotionnelle demandée et la tessiture s’avère trop tendue pour elle. La voix, trop placée dans le registre aigu au détriment du grave qui sonne artificiel, arrive souvent à ses limites et la note se fait alors au détriment du mot. Cette Cassandre, néanmoins, au moment de mourir, trouvera de beaux accents et, enfin, une voix, apaisée, qui lui conviendra bien mieux.

La question de la langue ne se pose avec Stéphane Degout dont on sait, notamment depuis des Hamlet magnifiques, que c’est l’un de ses incontestables atouts. La voix de ce Chorèbe, curieusement vêtu d’une tenue verte extravagante, est parfaitement assise dans les graves et chaque voyelle est à sa place dès sa cavatine face à Cassandre (« Reviens-z-a-toi, vieerge adoré-e… »).

De même, l’excellence du français de Gregory Kunde ne nous étonne pas. En revanche, la vaillance et l’intégrité de la voix de l’artiste de 68 ans défient la nature ! Il en impose, dès son premier air dans le premier acte. Et lorsque le héros entre dans Carthage, l’on est surpris par l’élan qui l’anime, tout comme par cette voix qui reste si homogène dans les aigus. S’y ajoute une noblesse qui fait de l’air « Viens embrasser ton père… », un véritable miracle. Dans le grand air du dernier acte, il délivre une leçon de chant, commençant en un mezza voce parfaitement maîtrisé, puis en continuant en phrases vaillantes dont le ton n’est jamais forcé.

La défection d’Anita Rachvelishvili a ouvert la porte à Ekaterina Semenchuk.
Dès les premiers accords, si la langue n’est pas dénuée d’un certain accent, l’adéquation de la voix avec le rôle rend l’exercice peu problématique. La voix est ronde et stable sur toute la tessiture ; les graves sont naturels et les aigus puissants, pourvus d’un vibrato traduisant une fière humanité, promettent une Didon de belle noblesse et de haute tenue dans l’éventail des sentiments qu’elle va nous proposer.
Si le rôle est éprouvant, jamais, elle ne va baisser la garde.

Alors, après de pénibles passages scéniques, lorsque les timbres de Kunde et Semenchuk se mêlent en maîtrise et douceur pour une « Nuit d’ivresse et d’extase infinie », le lyrisme de ces deux grands artistes traduit toute l’âme et l’essence de l’opéra de Berlioz.

La scène de rage de Didon et toute la fin de l’opéra, si ardue pour la titulaire du rôle, sera, avec Semenchuk, aussi ajustée que crédible. L’air « Je vais mourir… Dans ma douleur immense submergée » est chanté avec une maîtrise complète, puis la voix s’allège dans « Adieu fière cité, qu’un généreux effort… » et nous fait basculer dans la plus grande émotion à l’approche de la mort, confirmant là, que Semenchuk incarne une Didon magistrale.

Dans le rôle d’Anna, sœur de Didon, Lindsay Ammann, avec sa voix d’un un bel ambitus, proche du contralto, est extraordinaire de musicalité et de legato. Elle s’accorde parfaitement avec Semenchuk et leur duo de début d’acte III sera magnifique comme le sera celui de l’acte V.

La distribution de multiples seconds rôles va de l’honorable (le Priam de Martin Snell) à l’excellent (Roman Chabaranok (Hector), Sam Carl (Panthée), Theodore Platt et Andrew Hamilton (les deux sentinelles )).

En Ascagne, fils d’Enée, Eve-Maud Hubeaux sera superbe de tenue et de diction. Ce soir, elle obtiendra incontestablement la palme de la prononciation la plus distinguée en matière de chant berliozien. Le Narbal de Balint Szabo lui, sera franc et efficace. D’une élégance rare, Martin Mitterrutzner, en Iopas, délivrera un air enchanteur à l’acte III. Il en sera de même pour le Hylas de Jonas Hacker.

Dans la fosse, Daniele Rustioni est inégal.
La direction, très souvent tendue à l’extrême, est probablement une des raisons pour lesquelles certains artistes se retrouvent en difficulté. Il y a, aussi, de véritables moments de grâce, notamment lors du passage choral du peuple troyen du premier acte « Dieux protecteurs de la ville éternelle » qui, dans un roulement de tambour lancinant, réglé avec précision, propose un alliage somptueux de voix et de cordes. Il est, malgré tout, regrettable que l’histrionisme propre au chef et sa propension à faire du beau son, l’entraînent parfois à en faire trop, à déployer abusivement les forces de l’orchestre et, de fait, à tomber dans un Berlioz appuyé et démonstratif.

Au final, voilà une soirée qui se sera déroulée avec d’incontestables atouts vocaux et orchestraux. L’on en ressort, malheureusement, avec le goût amer d’un rendez-vous manqué entre l’immense œuvre de Berlioz et l’Opéra de Munich. Car, une épopée d’une telle longueur et d’une telle intensité, méritait un écrin plus adapté que celui qui nous a été présenté. Disons-le, Christophe Honoré aura gâché le plaisir de la fête et c’est, au plus haut point, dommage.

Visuels : © Wilfried Hoesl

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