Théâtre
[Interview] Sophie Braem Vasco et Lucas Gonzalez : « ‘Judith’ d’Howard Barker c’est Racine et Feydeau en même temps »

[Interview] Sophie Braem Vasco et Lucas Gonzalez : « ‘Judith’ d’Howard Barker c’est Racine et Feydeau en même temps »

27 février 2015 | PAR Matthias Turcaud

Sémillante soubrette dans la Judith d’Howard Barker qu’elle met également en scène, Sophie Braem Vasco a encore un pied au cours Florent où le projet a pour elle éclos, en collaboration avec son collègue Lucas Gonzalez. On a pu apprécier leur travail au théâtre de Ménilmontant mercredi soir. Rencontre.

Pour commencer qu’est-ce qui vous a donné envie de monter cette pièce ?

Sophie Braem Vasco : C’est mon prof de deuxième année (ndlr : au cours Florent) qui s’appelle Bruno Blairet qui l’avait monté en entier comme spectacle de fin d’année. Il m’avait donné le rôle de la domestique dont je suis tombée un peu amoureuse et qui me donnait l’impression d’avoir été écrit pour moi. A la base, c’est le texte d’Holopherne qui m’avait charmée, parce que j’adore ce qu’il dit. Au fur et à mesure de l’avancée du travail, j’ai appris à aimer chacun des personnages, et à leur donner à chacun une importance spéciale. Pour la domestique, j’avais vraiment envie de la jouer. C’est, de manière générale, une pièce que j’avais envie de défendre. Elle désarçonne nos attentes, par exemple aux généraux, dont on peut penser qu’ils sont durs et semblables à des nazis sans coeur. On se rend compte qu’ils ont une sensibilité comme tout le monde, qu’ils peuvent tomber amoureux. M’a plu aussi cette couleur qu’a donnée Barker à ce mythe. C’est complètement différent de ce qui se passe dans la Bible : Elle (ndlr : Judith) ne baise pas avec lui (ndlr : Holopherne) dans la Bible.

Avez-vous également été séduite par le mélange de registres à l’oeuvre dans la pièce – le mariage du tragique et de l’humour à travers le personnage que vous interprétez ?

SBV : Oui c’est génial d’avoir ce truc un peu lyrique avec Holopherne et Judith, et la domestique qui vient casser tout le rythme et en même temps qui en apporte un complètement différent.

Lucas Gonzalez : Il y a un Feydeau à l’avant-scène.

SBV : Oui, voilà, la pièce, c’est Racine et Feydeau en même temps. La domestique est un peu comme un boulet qui vient tout faire foirer – elle ne fait que des gaffes, elle parle trop fort, elle parle trop vite. C’est ça qui est hyper drôle, c’est qu’elle est d’un pathétique affolant, et on vient à avoir un peu pitié d’ elle, je pense. Elle est totalement perdue, ce qui fait aussi que j’ai l’impression qu’elle est écrite pour moi. J’ai l’impression d’être la domestique là maintenant, durant cette interview (rires). C’est aussi un personnage central : finalement, c’est elle qui fait tout. Elle veut  rentrer en Israël toute fière avec la tête, elle veut se faire récompenser. Elle est à Hollywood, la domestique ; elle a envie d’avoir un Oscar pour ce qu’elle a fait. Judith, elle, veut encore baiser avec le mort. Nous on n’a pas le temps, on va se faire défoncer derrière …

Comment l’avez-vous montée au niveau du financement ?

SBV : Le financement ça été un peu compliqué, parce que j’ai décidé à un moment de devenir la directrice du projet, et, conséquemment, la productrice. J’ai tout payé moi-même, enfin aux frais de mes parents – merci Papa, Maman, parce que sans vous je ne pourrais pas jouer au théâtre -, parce que je n’ai pas essayé d’être financée par qui que ce soit ou de me faire aider par mes acteurs. J’ai vraiment voulu le faire toute seule, et c’est là que ça a été un peu compliqué, parce que mes parents ne roulent pas sur l’or non plus, donc on a fait avec les moyens du bord et ce qu’il y avait de moins cher – Emmaüs, tout ça … Ca a été compliqué, mais je crois qu’on a réussi, c’était plutôt joli je pense. On a réussi, je pense, à retranscrire l’ambiance de la tante d’un général.

L’histoire de Judith et d’Holopherne a beaucoup inspiré les arts. Quelles oeuvres vous ont particulièrement nourrie ? 

SBV : Le Caravage, qui était d’ailleurs l’affiche. Klimt aussi.

LG : La notion de cadre, de tableau a été importante.

SBV : On a essayé de retranscrire des tableaux qu’on avait vus.

LG : On s’est posé la question des moments qui mériteraient d’être mis en tableaux : tous les moments cruciaux.

Une scène qui m’a frappée est celle lors de laquelle la domestique au visage maculé de sang s’empiffre de fraises. Là aussi, c’est très pictural …

SBV : Alors ça c’est une invention totale. J’avais mangé juste un truc, et Lucas m’a dit qu’il fallait carrément que j’en fasse une crise de boulimie – donc je suis partie là-dedans. Au début, il était question de mûres, mais elles sont très chères surtout à cette période de l’année, du coup on a pris des fraises et des framboises. Mais au théâtre de Verre (ndlr : où la pièce a été jouée avant d’arriver au théâtre de Ménilmontant) je mangeais des mûres et c’est comme si j’avais la bouche en sang, c’était donc beaucoup plus impressionnant.

Pouvez-vous nous parler de la conception des lumières ?

SBV : Le travail avec les lumières rejoint l’idée des tableaux.

LG : Le travail a surtout consisté à trouver les endroits du texte où il pouvait y avoir des apartés.

SBV : Par exemple la tirade où la domestique est sur son cheval, c’est un tableau. Ou quand je dis « L’un des deux ment », ils ne m’entendent plus, c’est un aparté. Il y a aussi ce jeu de lumière trouvé par le régisseur reléguant toujours Holopherne dans l’ombre – on l’a trouvé directement au théâtre, ça.

LG : Après la mort d’Holopherne, il y a un changement. Judith se relève comme une déesse, et il n’y a plus que des contre-froids. L’atmosphère a changé, il y a quand même un mort dans la salle. En gros, il fallait trouver les endroits stratégiques du texte pour que l’action puisse se dérouler rapidement. Le bémol avec les tableaux, c’est que très vite on peut avoir des problèmes de lumières, de placement, de rythme, etc.

Ce qui m’a frappé aussi par rapport aux lumières c’est l’effet un peu épileptique à la fin.

SBV : Le stroboscope.

LG : Le stroboscope était fait à l’origine pour que Judith exécute une danse – finalement, ce n’est pas le cas …

Etait-ce difficile de diriger les scènes de demi-nu ? Les deux acteurs – Alix Andréani et François Piel-Julian – ont-ils eu des problèmes par rapport à ça ?

SBV : Alors, oui, on a eu des problèmes, mais ils ne sont pas vraiment complexés à la base non plus. En fait, la première fois qu’on l’avait monté , elle enlevait son corset et non sa jupe. Pour le public, quand il y a une  on ne voit plus que ça, surtout quand on a une poitrine comme celle d’Alix (ndlr : Andréani, qui interprète Judith). Elle a voulu le changer. La jupe ça a posé beaucoup de problèmes, on n’avait pas forcément envie qu’elle l’enlève au départ.

LG : Barker avait marqué des scènes de demi-nu.

SBV : Il fallait savoir si on coupait la poitrine, si on coupait les jambes, si on la mettait complètement nue. A un moment donné on a pensé à lui faire enlever juste sa culotte.

LG : Et pour ce qui était de gérer la nudité des acteurs, l’avantage était qu’on se connaissait déjà d’avant – même s’il y a toujours un haut-le-coeur sur scène, enfin ça c’est le travail d’acteur.

Que représente la pianiste maquillée comme un squelette qu’interprète Marie Sanson ? La mort ?

LG : A la base, c’est une pièce rapportée, elle n’est pas dans la pièce, elle a été amenée par la mise en scène. A la base, l’invention avait été qu’Holopherne soit mélomane et qu’il soit dans une espèce de déprime un peu lyrique – un peu comme quand on est triste et qu’on va écouter une chanson triste. En l’absence d’un jukebox, il a capturé une pianiste avec laquelle il a créé un lien. Après on a aussi, à travers ce visage effectivement squelettique, l’image de la mort déjà sur le plateau.

SBV : On s’est raconté plein d’histoires. On s’est raconté qu’Holopherne l’a trouvée petite en train de jouer du piano et qu’il l’aurait capturée après cela. Il lui aurait cousue les lèvres, parce qu’elle aurait trop parlé.

LG : Oui, on ne le voit pas forcément si on est loin dans la salle, mais elle a donc bien les lèvres cousues.

SBV : Ce qui fait qu’elle ne peut s’exprimer que par la musique, que par son piano. Après les gens peuvent s’imaginer ce qu’ils veulent. On laisse libre aussi. « Démerdez-vous avec ça ! » (rires). Souvent les gens s’inventent une histoire différente, parfois des trucs que nous-mêmes nous n’avions pas imaginé, c’est ça qui est génial.

LG : J’aime beaucoup la musique, j’ai une formation de guitariste, c’est aussi pour ça qu’il y en a sur le plateau ; et nous ne voulions pas que ce soit une musique qui vienne de nulle part.

SBV : Oui, comme dans les films où on met une musique triste pour nous faire chialer.

Vous allez reprendre la pièce ?

SBV : J’aimerais beaucoup, mais c’est compliqué quand on est des jeunes qui font du théâtre, par rapport à l’argent, notamment ; mais évidemment on aimerait jouer à la Bastille, à l’Odéon ou au Théâtre de la Ville !

Vous avez d’autres projets sinon ? 

SBV : Oui, je joue dans La Cantatrice Chauve (ndlr : de Ionesco) à l’Aktéon le rôle de la servante – décidément, ça me colle à la peau. Sinon, plus tard dans l’année, je jouerai Juliette dans Roméo et Juliette.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans le fait de jouer ?

SBV : Faire rire. J’aime beaucoup ça, et je me nourris énormément des rires. C’est pour ça que j’ai aussi beaucoup de mal en répétition et je préfère les répétitions auxquelles assistent des spectateurs. J’ai besoin d’un public.

Crédit photo : droits réservés (avec l’aimable autorisation de Sophie Braem Vasco).

Propos recueillis à la Péniche Antipode, 55 quai de la Seine (19ème). Remerciements chaleureux à Sophie Braem Vasco et Lucas Gonzalez.

[Interview]: Pumeza, Voice to hope « L’album chante l’espoir. L’espoir pour mon pays, mais aussi pour les futures générations de chanteurs d’opéra Sud-africains »
La tragédie est le meilleur morceau de la bête aux Célestins de Lyon
Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *