Opéra

À Munich, Katie Mitchell projette subtilement Bartok dans un thriller contemporain.

À Munich, Katie Mitchell projette subtilement Bartok dans un thriller contemporain.

04 février 2020 | PAR Paul Fourier

La metteuse en scène anglaise revisite Bartók en créant une œuvre originale.

Presque 30 ans séparent les deux pièces, toutes deux de Béla Bartók, données ensemble actuellement au Staatsoper de Munich. Alors que Le château de Barbe-Bleue est parfois associé avec un autre opéra court (cf. la combinaison avec La voix humaine à l’Opéra National de Paris), on reste, cette fois, dans un continuum reliant, à travers les décennies, l’art du grand compositeur hongrois. Ce choix s’inscrit dans une option dramaturgique consistant à utiliser le Concerto pour orchestre comme la « musique de film » du prologue-vidéo de l’histoire imaginée par Katie Mitchell.
Durant cette partie, Barbe Bleue attire trois femmes mûres, « escorts girls » sur une plateforme en ligne (« les senior queens » sic) pour les séquestrer dans son domaine.
L’inspectrice de police Anna Barlow (Nina Stemme) décide de se faire passer pour l’une d’elles afin de pénétrer dans l’antre et de les libérer.
Décrite ainsi, l’intrigue devient banalement triviale et confirme, une fois de plus, le goût de la metteuse en scène pour le refus, voire la négation de l’intention initiale des créateurs et un détournement – souvent glauque – du propos. Du voyage psychologique, imaginaire, fantasmé et dangereux, normalement réalisé par Judith, elle tire un fait divers développé comme un thriller.
Pour parvenir à être convaincu par cette entreprise, il faut donc accepter de faire son deuil des origines et de se laisser embarquer dans un scénario dont la musique de Béla Bartók est la toile de fond.
Le concerto pour orchestre de Bartók (qui date de 1944-1945, à la fin de la vie du compositeur) est non seulement une partition superbe, mais s’avère avoir une réelle pertinence cinématographique.
L’alternance des mouvements, les moments de calme presque oppressant qui succèdent aux parties légères des cordes, au son inquiétant du basson et aux fulgurances des percussions, collent parfaitement aux déambulations, dans la nuit londonienne, de la femme qui va se faire prendre au piège du prédateur.
Peut-être pourra-t-on juste constater que, happé par ce qui se déroule sur l’écran, on en vient parfois à oublier la beauté de la musique pour ce qu’elle est…
Le prologue posé, le rideau se lève sur le garage de la résidence de Barbe Bleue où le chauffeur a parqué la voiture avec comme cargaison, l’inspecteur Barlow, dans son rôle d’escort.
Suivant l’histoire (sinon les intentions) décrite dans le livret de Bela Balazs (d’après le poème de Maurice Maeterlinck), les deux protagonistes vont pénétrer dans la maison, puis dans les différentes chambres dont les décors se succèdent en continuité vers le côté cour, véritable prouesse technique qui donne l’impression que le plateau du Staatsoper s’étire à loisir.
Les toiles de fond, conformes aux idées de Mitchell, peuvent avec leur réalisme, leurs canalisations, leurs douches, leurs placards d’instruments chirurgicaux et autres tables de dissection être, sans problèmes, assimilées à ce que l’on voit dans tout film basique de serial killer.
La tension de ce scénario, alliée à la musique de Bartók, s’avère finalement pesante et toutefois, pertinente en emportant les spectateurs dans l’aventure.
Il est juste dommage que Mitchell ne sachant pas, comme souvent, s’imposer les bonnes limites, pousse ses concepts triviaux et « branchés » trop loin, quitte à sombrer dans le ridicule lorsque la découverte des terres de Barbe Bleue par Judith, se fait par l’intermédiaire d’un masque de réalité virtuelle.

Les deux interprètes sont à la hauteur de l’entreprise. Dramatiquement, d’abord : leur déambulation, parfois face à face, plus fréquemment l’un derrière l’autre avec une Judith qui court vers la dernière chambre, est totalement crédible et s’inscrit valablement dans le scénario élaboré.

Vocalement, c’est à la fois somptueux et juste. Nina Stemme donne au rôle de Judith une vérité, une présence ambiguë ; elle sait mettre en évidence toutes les nuances et la palette des sentiments contradictoires de cette femme, prise en permanence dans les filets de la surprise des univers successifs qu’elle découvre.
La voix solide, le timbre sombre conviennent à Bartók et elle qui fut si souvent Brünnhilde, la demi-déesse, apporte, cette fois, à Judith une forme d’humanité banale et convaincante. Elle trouve en John Lundgren un pendant parfait, un Barbe Bleue serial- killer arrivé au bout de son cheminement mortifère, résigné, dont les accès de puissance battent vite en retraite devant cette Judith intruse qui vient le défier et le défaire. Le couple nous joue cette intrigue détournée, sans faux-semblants, tels deux acteurs talentueux et investis.
La direction d’Oksana Lyniv est, en tout point, exemplaire. La cheffe emporte l’orchestre de l’Opéra de Munich sur les chemins de Bartók, fait briller ces deux partitions – qui délimitent les deux guerres mondiales et l’histoire du compositeur – en s’appuyant sur l’excellence des différents solistes.

Le pari risqué de confier à Katie Mitchell la construction d’une œuvre originale – constituée de deux travaux indépendants du même compositeur -, d’écrire un scénario cinématographique et d’en trouver les interprètes, aboutit, au bout du compte – et heureusement ! – à une expérience jamais bancale, absolument linéaire et cohérente. On en sort convaincu comme d’un film de grande qualité.

Visuel © Wilfried Hösl

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Paul Fourier

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