Théâtre

Eblouissant Splendid’s par Arthur Nauzyciel

Eblouissant Splendid’s par Arthur Nauzyciel

21 janvier 2015 | PAR Christophe Candoni

En montant Splendid’s, précédé d’Un Chant d’amour, de Genet, Arthur Nauzyciel magnifie la beauté virile et ambiguë d’une bande de malfrats dans les derniers instants qu’il leur reste à vivre. Sa mise en scène, qui s’apparente à une fantasmagorie monocolore tout en vert émeraude, fait se mêler avec incandescence le désir et la mort. 

La représentation commence par la projection d’Un chant d’amour, seul film réalisé par le dramaturge en 1950 et rarement montré depuis. Muet, noir et blanc, il dévoile en une vingtaine de minutes, l’attirance sexuelle sublimement impudique et transgressive de deux détenus ne communiquant qu’à travers un trou percé dans la fine cloison qui sépare leurs cellules sous le regard voyeur d’un maton posté derrière un judas de porte.

Joué sans transition, Splendid’s, que Genet écrit justement en prison quelques années plus tôt, se voit dans son prolongement. La scénographie, superbe et presque réaliste de Riccardo Hernandez, ses murs volumineux et l’épais velours qui recouvre le sol, transpirent d’un même sentiment d’isolement et d’oppression, étrangement suave et pourtant impropre à étouffer le soufre d’un texte subversif. Les corps s’offrent dénudés, muscles et tatouages convoquent l’univers homo-érotique de Genet qui fait passer sans complexe des mauvais garçons pour des anges transcendés.

Vivant leurs dernières heures retranchés à huis-clos au septième étage d’un palace cerné par la police, des gangsters en cavale sombrent dans la destruction d’eux-mêmes et du mythe qu’ils représentent. Ils s’aiment, se haïssent, se provoquent, se questionnent, se suspectent. Ils règlent leurs comptes puis finissent par rendre les armes. « Nous avons déjà cessé de vivre » dit l’un d’entre eux. Condamnés dans l’étroit passage d’un discret couloir faiblement éclairé, ils apparaissent et se dissimulent derrière les portes opaques de chambres d’hôtel alignées pour demeurer hiératiques, ensemble et séparés, comme une communauté crépusculaire. On ne saurait dire s’ils sont vivants ou déjà morts.

La violence de la pièce, mettant en scène une prise d’otage qui tourne au drame avec l’assassinat de la fille d’un millionnaire kidnappée, fait immanquablement écho à l’actualité dramatique impossible à occulter. Pourtant, une étonnante douceur (prolongée par les lentes mélodies de jazz sirupeux et la voix archimusicale de Jeanne Moreau diffusée à la radio), un flottement lunaire, une intimité feutrée, une distance rêveuse font la particularité du beau et délicat geste artistique d’Arthur Nauzyciel.

Sa mise en scène hypnotique donne chair et force sans brutalité au texte joué en anglais par des interprètes à la présence scénique hors-pair. L’excellente distribution compte les acteurs américains qui interprétaient déjà son superbe Jules César de Shakespeare en 2008, et un français, son acteur fétiche, Xavier Gallais, profondément trouble et intense dans le rôle du policier. Tous explorent avec une remarquable justesse les dimensions charnelles et funestes, iconiques et humaines, de Splendid’s. L’oeuvre y est encore plus fascinante.

Splendid’s. Tournée 2015 : 14-16 janvier CDN Orléans/Loiret/Centre ; 21-24 janvier CDR de Tours – Théâtre Olympia ; 8-11 avril Théâtre du Nord, CDN de Lille ; 15-17 avril La Comédie de Reims, CDN ; 28-29 avril Le Parvis, Scène Nationale Tarbes-Pyrénées. Visuels © frederic-nauczyciel.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

2 thoughts on “Eblouissant Splendid’s par Arthur Nauzyciel”

Commentaire(s)

  • J’irai d’autant plus assister à cette pièce que je viens de publier un livre sur jean Genet : Miracle de Jean Genet aux Editions l’Harmattan, collection l’Écarlate. Voici ce qu’il est indiqué sur la quatrième de couverture :
    « Inclassable et dérangeant, Miracle de Jean Genet est une exégèse sans les murs, sans l’académisme universitaire habituel. C’est un long poème écrit par une captive amoureuse aussi déjantée qu’érudite ; c’est une bombe littéraire sans retardement, tout comme on a parlé de la « bombe Genet » au sujet de l’auteur de ., c’est celui de la poésie qui pulvérise tous les paradigmes éculés, fait voler en l’éclat les flicages quels qu’ils soient, y compris ceux de la pensée. »
    Vous pouvez le trouer e, librairie sur commande, chez l’éditeur et sur les sites vendeurs (comme amazon, chapitre.com, la fnac, etc).
    Voici mon site : http://brigittebrami.wix.com/ecrivaine

    janvier 22, 2015 at 1 h 02 min

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