Théâtre

Du sang-froid et de l’effroi dans Jules César par Arthur Nauzyciel

18 novembre 2010 | PAR Christophe Candoni

Le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis propose une nouvelle série de représentations de la formidable mise en scène du Jules César de Shakespeare par Arthur Nauzyciel. Le spectacle a été créé à l’American Repertory Theatre de Boston en 2008 (c’est la quatrième production que réalise le français aux Etats-Unis) avant de faire l’évènement de l’édition 2009 du Festival d’automne. L’exigence du jeu et la parfaite maîtrise du metteur en scène portent aux sommets la grande tragédie actualisée.


C’est dans les années 60 qu’Arthur Nauzyciel plante le décor de son Jules César, un choix astucieux pour rapprocher la pièce des spectateurs qui prennent en pleine face la contemporanéité du propos fait de complots politiques, de manipulation et de calculs.

Ambiance so chic…. champagne, smoking et robe de soirée, musique jazzy, on est séduit par la voix chaude de Marianne Salivan accompagnée de deux musiciens. Tout est apparence. Les personnages se mirent dans de hauts panneaux blancs comme dans des miroirs opaques, sans reflet. Derrière cette irréprochable élégance, le vernis se craquelle, l’homme est capable du pire. Cette tranquillité devient inquiétante, dangereuse, le climat nocturne (les lumières inhabituellement sombres au théâtre de Scott Zielinski) est menaçant. Les passions les plus violentes rongent les consciences.

Nauzyciel s’efforce de proposer une fine caractérisation psychologique des personnages qui, grâce aux interprètes, tous excellents, dépassent largement la choralité de la pièce et gagnent en relief et en humanité. Il montre l’ambivalence des êtres avec un parti pris absolument passionnant : les héros présentés à ce point en proie au doute (« des cœurs de femme » dit Brutus) sont déchirants. Ils tuent Jules César, à tord ou à raison, mais n’apparaissent pas comme des barbares. D’ailleurs la scène de l’assassinat est mimée avec outrance comme dans un film comique. La suite glace. Le sang sur les mains, face au public, c’est presque tétanisés qu’ils crient la délivrance de Rome.

On citera le convaincant Cassius de Mark L. Montgomery et surtout le formidable Brutus de James Waterston et leur trouble relation. Nauzyciel va jusqu’à scruter les personnages dans leur intimité. L’acte II se situe dans le salon de Brutus que l’on retrouve affaissé sur le canapé, insomniaque et tourmenté. Portia, sa femme, vient le rejoindre, enroulée dans un drap couleur parme, demeure dans une incompréhension douloureuse. Sara Kathryn Bakker, qui joue aussi Calpurnia, est sublime.

La partition est difficile car la pièce repose plus sur la parole que sur l’action. Les mots et les discours sont capitaux, ce qui en fait une véritable pièce de théâtre aux enjeux politiques forts. La scénographie largement ironique de Riccardo Hernandez plonge le sénat dans les fauteuils de velours rouge d’une salle de spectacle où les projecteurs sont apparents. Ce spectacle change aussi notre rapport à la langue de Shakespeare en imposant une élocution « naturelle » cinématographique, le texte est parfois juste susurré. On est subjugué par autant de simplicité. Chaque mot est pensé en intériorité, les silences sont particulièrement éloquents. Nulle profération poussive comme on en voit tant. Et cela ne manque jamais de force.

Julius Caesar (en anglais surtitré), jusqu’au 28 novembre 2010. Au Théâtre Gérard Philipe, Centre Dramatique National de Saint-Denis, 59 Boulevard Jules Guesde, M°Saint-Denis Basilique (ligne 13). 01 48 13 70 00 et sur www.theatregerardphilipe.com

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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