Théâtre

« Don Juan » de Castorf : balade baroque jouissive au plus près du vice

« Don Juan » de Castorf : balade baroque jouissive au plus près du vice

04 juin 2019 | PAR Philippine Renon

Pour une première en France, Frank Castorf montre, au Printemps des Comédiens, son adaptation lubrique de la pièce de Molière. Le spectacle, en allemand, prend ses distances avec le texte pour consacrer le duo formé par Don Juan et son valet Sganarelle. Une proposition qui plonge au cœur du vice pour mieux le condamner et étriller au passage toute pudibonderie.

Compères libidineux et piles électriques de la pièce, Don Juan et Sganarelle s’agitent dans leurs costumes reluisants de soie, quand ils ne sont pas juste vêtus de souliers et de bas. Pendant plus de quatre heures, les deux beaux diables se démènent. Ils inversent leurs rôles tant leurs âmes se ressemblent, et laissent parfois même quelques répliques à d’autres. C’est le genre de détour que prend Castorf dans le texte. Parfois un peu longs, ils peuvent être l’occasion d’un retour sur soi ou d’un délassement de jambes, au choix.

Les scènes s’enchaînent au rythme de la rotation du décor, qui tourne d’un quart de cercle et fait apparaître un autre lieu. Avec fulgurance, le metteur en scène allemand réécrit largement le mythe de Don Juan, mais c’est pour mieux l’agiter au nez de l’actualité. Parfaitement libertin, le personnage éponyme se moque des lois et abuse de son statut social pour corrompre la vertu de chaque femme qui lui plaît. Tiens, tiens…

Tribulations de deux porcs dans le monde…

Castorf choisit de resserrer son propos sur ce duo masculin. Et c’est la parfaite occasion de mettre les pieds dans le plat que l’on sert aux femmes, depuis trop longtemps. En exagérant le vice qui habite Don Juan et son valet, lors de scènes qui suscitent à la fois répulsion et curiosité, il le dénonce tout autant. Nous voilà face à deux porcs d’une virilité crasse et décomplexée.

Dans le personnage de Charlotte, brillamment porté par Nora Buzalka, on décèle avec joie un pendant féminin à cette satire sociale. Occupée à traire ses chèvres, bien vivantes et sur scène, la jeune paysanne se rapproche de Pierrot, son fiancé, qui lui raconte ce qu’il a vu plus tôt dans la forêt des deux agités. On voit son œil briller à mesure que le récit devient de moins en moins catholique. L’art vidéo de Castorf aime tant filmer en gros plans !

Et quel monde !

La belle se jette tout-de-go dans la gueule du loup (de Don Juan), engendrant une scène épique tout droit sortie de Sade, dans ce qu’elle réveille chez le spectateur. Lorsque le trio baisse le niveau de décibels, l’attention de la salle est tout à fait à son comble. D’abord comme une Justine, elle a l’air timide, puis prenant goût au vice, elle se rapproche d’Eugénie (La philosophie dans le boudoir)…

Chaque personnage, névrosé à souhait, se campe grâce à l’énergie folle d’une troupe qui travaille pour la première fois avec le maître allemand. Jürgen Stössinger, en Dom Alavaros, ce père qui croit naïvement aux mensonges de son fils. Marcel Heuperman, d’abord en Pierrot puis en valet  pitoyable émut de la pseudo-rédemption de son maître. Bibiana Beglau en Elvire délaissée alors qu’elle sortait du couvent pour se marier… Et bien évidemment, l’éclatant Franz Pätzold, en séducteur effronté !

Au plus près du vice

La caméra de Castorf, qui s’incruste dès qu’elle veut accentuer une laideur, fait la part belle aux tablées dont regorge la pièce. On peut passer à côté du banquet Commandeur, tant les répliques en allemand fusent et les sous-titres découragent… Mais les zooms sur les visages qui crachent, agonisent et éructent, rassasient l’œil avide du spectateur désormais absorbé par ces visions dégoûtantes mais terriblement amusantes.

Ainsi spectacle de Castorf se tient d’un bloc impeccable et récompense les  curieux.ses qui sauront faire leur miel de cette jolie folie. La réflexion fulgurante du maestro allemand sur ce Don Juan se prolonge délicieusement bien après le salut.

 

Visuels : © Matthias Horn

Le 29 juin 2019, au Residenztheater de Munich.

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