Théâtre

« Dom Juan » par Marie-José Malis : sublime épure, mille possibles

« Dom Juan » par Marie-José Malis : sublime épure, mille possibles

20 novembre 2017 | PAR Geoffrey Nabavian

Au Théâtre de la Commune, à Aubervilliers, le texte écrit par Molière, et joué pour la première fois en 1665, trouve un souffle inédit, mis en scène par la directrice du lieu, Marie-José Malis. Expérimental, mais très incarné aussi, le spectacle proposé donne à voir des figures fortes, prises entre plusieurs registres, qui vivent le récit, et tentent en même temps d’ouvrir le sens de ses mots. Le riche séducteur du XVIIe siècle qui ne croit pas aux religions et aux fantômes, et veut conquérir les femmes qu’il croise comme un guerrier prêt à tout, est bien présent devant nous. Avec tous ses mystères, à saisir, à rêver, à s’approprier…

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Au début de ce Dom Juan, un comédien s’avance, alerte et à l’aise sur ses deux jambes : c’est Sganarelle, valet du personnage-titre. Ici, c’est Olivier Horeau, qui l’incarne. Parti dans son monologue sur le tabac, il allume une cigarette, asperge un peu les spectateurs du premier rang avec de la fumée soufflée… et murmure soudain qu’il « préfère le chiqué ». Il prend donc en main une poignée de tabac, la frotte frénétiquement contre ses lèvres… s’écrie « Civilisation ! Civilisation ! »… et poursuit son texte, comme électrifié, à vif, hanté par des sentiments très noirs. On reste frappé : non seulement le geste évoque un siècle ancien, mais de surcroît, ce Sganarelle-là paraît déchiré entre des registres très forts, très tranchés. Gusman fait son entrée. On remarque alors que les lumières de la salle ne sont pas éteintes. Elles demeureront allumées tout du long, d’ailleurs… On note aussi qu’il n’y a pas de décor : ces deux protagonistes imaginés par Molière vont se parler dans un théâtre à nu. Lumières, machineries nues : des ingrédients qu’on a déjà pu voir dans les mises en scène de Marie-José Malis, et qui doivent nous amener à rêver par nous-mêmes, à partir des mots.

Effet absolument saisissant, lors du premier échange, qui oppose Sganarelle à Gusman : réuni avec les autres spectateurs, naturellement, sous les lumières flamboyantes qui éclairent scène et public, dans cette salle de théâtre que rien ne vient embellir, on voit le texte écrit par Molière s’incarner, et se débattre, sous nos yeux, littéralement. Vêtus de costumes qui suggèrent, en une minute, leur fonction dans la pièce, Sganarelle et Gusman n’en restent pas moins détachés de tout contexte concret, de tout cadre. Une vaste estrade relie, également, le plateau et les gradins éclairés où se trouve le public : instantanément, on peut voir ces deux figures comme des entités intemporelles, qui passent au milieu de nous, avec leur mystère, et les idées qu’ils portent. Comme à l’accoutumée, avec la metteuse en scène Malis, la diction des interprètes est assez lente, les phrases prennent leur temps, les mots sortent tous chargés de sens, un par un, avec douceur. Pour qu’on ait le temps de les cueillir, et de les ramener à nous… Mais ici, en plus de cette forme destinée à ouvrir le sens, l’incarnation est là. Fiévreuse. Forte. Olivier Horeau saute de l’amusement à la pire noirceur, mettant son corps au diapason de ses émotions intérieures, superbement. Il est splendide. Son jeu fait mal, mal, mal tant il émeut. Peut-être Sganarelle lui aussi a-t-il très mal… Face à lui, Pascal Batigne s’effondre presque, terrassé par le péril qui guette sa maîtresse victime des séductions de Dom Juan, avant d’essayer de s’accrocher là où il peut, aux mots et aux murs, avec une émotion très forte. Il s’enfuira finalement – par une porte où l’on aperçoit une lumière forte, obsédante – et Dom Juan, le fameux, fera son entrée. Joué par Juan Antonio Crespillo, tout en registres nuancés, tout en intériorité déchirée. Et mesuré, lent, lui aussi, dans sa manière de distiller les mots. Splendide écrin pour le long, long passage écrit par Molière, où le personnage expose ses pensées quant au cœur, à l’amour, à la fidélité. Ici découpé en mystérieux termes et aphorismes à saisir à la volée, à ramener à soi, à méditer, loin de toute précipitation. Ce soir, donc, dans l’enceinte nue du Théâtre de la Commune, à Aubervilliers, les entrailles du texte Dom Juan sont visibles, dénudées, à vif. Et, mises à l’épreuve par la forme conçue par Marie-José Malis, elles vibrent fort.

Les deux premiers actes sont absolument sublimes, ainsi. A la suite de la magnifique bande d’acteurs réunis par la metteuse en scène, très familiers de son univers, pour certains, on plonge, on vogue, au gré d’un courant calme, on s’étonne en bien de certains choix, et on accueille ce texte qui nous est offert. On vibre avec Sylvia Etcheto, intense Elvire, amoureuse délaissée, qui puise en elle des énergies très noires. Et qui affrontera une partition scénique difficile, lors de sa scène du quatrième acte… On adore voir Victor Ponomarev empoigner le texte de Pierrot, le paysan, à sa façon, bien terrienne, toute d’un bloc, respectueuse, calme. On y entend comme jamais les sens contenus dans les tirades, et leur style d’écriture. Puis, bientôt, on admire la jeune Lou Chrétien-Février, comédienne passée par l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, qui affronte, frissonnante, la tromperie de Dom Juan le séducteur, dans la peau de Mathurine. Avec une remarquable présence. Plus tard, le jeune Amidou Berte impressionnera pareil, avec son ton calme et bouillonnant, dans la scène du pauvre… Au milieu du deuxième acte, ce Dom Juan qui nous est offert surprend beaucoup : lancé dans une scène de flatteries, vis-à-vis de la paysanne Charlotte, il dit ses sentiments jusqu’au sanglot. Juan Antonio Crespillo, son interprète, atteint à la fragilité la plus émouvante. Face à lui, la grande Sandrine Rommel impose son jeu physique, juste, altier, précis. Sans se laisser faire. Et Sganarelle de regarder tout ça, effondré jusqu’aux os, désespéré jusqu’aux cordes vocales. Et Victor Ponomarev de réapparaître ensuite, pour un duel contre Dom Juan aux cascades bien pensées, et aux passages dans l’ombre surprenants. En deux actes, le texte Dom Juan apparaît ainsi dans tout son mystère, toutes ses possibilités de sens, mais aussi toute sa chair. Effet étourdissant – et très humain – garanti. Accompagné par une équipe technique vaste, discrète et à l’écoute…

Dès lors, on peut excuser la durée de la scène du tombeau et de celle du souper, où une bouffonnerie exagérée finit par prendre un peu trop de place, et perd un petit peu notre attention, quant au parcours des personnages. Ainsi que des éléments textuels de distanciation en trop grand nombre, au bout d’un moment. On se raccroche aux apparitions de Dom Louis, père de Dom Juan, incarné par le très habité Roland Payrot, ou à la dernière scène du frère d’Elvire, où le bondissant Frédéric Schulz-Richard, comédien de la bande d’Hubert Colas, entre autres, fait merveille. La musique, qui sourd parfois, n’est pas en trop, et la diction de tous les interprètes, claire et parfaite, chez tous, y compris ceux qui apparaissent peu, qu’il s’agisse de Babar, d’Isabel Oed, ou de Richard Ageorges. On conseille au passage le premier rang, pour être comblé tout à fait… Le jeu avec les cintres, qui descendent, menaçants, fait un fort bon effet, pas appuyé. Et la non-figuration fait plaisir. Si l’avant-dernier passage, qui dénoue la destinée de Dom Juan, manque un peu de puissance – et qu’on s’étonne de ne pas voir la scène de Monsieur Dimanche – la « sortie » de Sganarelle convainc, elle. Parce qu’elle vient récompenser le voyage du valet, au sein de cet univers dur… Au cours du cinquième acte, qui la précède, on aura vu Olivier Horeau retrouver sa superbe en déballant une tirade de logique habitée, et hantée, à Dom Juan.

La tenue de ce voyage vaste de quatre heures trente-sept, avec biscuits et eau servis au milieu en guise d’entracte, laisse au final ravi, devant les procédés employés, leur cohérence, et leurs effets. On relâche, parfois, notre attention, du fait des défauts précédemment évoqués, mais le spectacle marque, grandement. On relie ses figures à nous-mêmes, on réfléchit, on s’émeut, on redécouvre… La salle rit, ou reste bien silencieuse, bien tendue. La lenteur peut rebuter. Mais l’incarnation est là. Avec l’ouverture du sens. Au terme d’Hypérion, qu’on avait aimé, on s’était demandé si la forme, la recherche dont faisait usage Marie-José Malis, avait encore des choses à dire à notre époque. En ce mois de novembre 2017, on peut affirmer qu’elle a brillamment servi le texte Dom Juan, et les spectateurs passionnés qui l’ont suivi.

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Dom Juan est présenté jusqu’au 29 novembre au Théâtre de la Commune, à Aubervilliers.

Dom Juan, de Molière. Mise en scène : Marie-José Malis. Avec Richard Ageorges (La Ramée/La suite/La Violette/Ragotin), Babar (La Ramée/La suite/La Violette/Ragotin), Pascal Batigne (Gusman/le deuxième frère d’Elvire), Amidou Berte (le pauvre), Lou Chrétien-Février (Mathurine), Juan Antonio Crespillo (Dom Juan), Sylvia Etcheto (Elvire), Olivier Horeau (Sganarelle), Isabelle Oed (La Ramée/La suite/La Violette/Ragotin), Roland Payrot (le père de Dom Juan, Dom Luis), Victor Ponomarev (Pierrot), Sandrine Rommel (Charlotte), Frédéric Schulz-Richard (le premier frère d’Elvire). Durée : 4h37, sans entracte. Régie générale : Richard Ageorges, ou Patrick Jammes. Machiniste et Cintrier : Babar. Assistante à la mise en scène : Isabel Oed. Création Son : Patrick Jammes, avec Christophe Fernandez. Régie Son : Christophe Fernandez. Scénographie : Marie-José Malis, Jessy Ducatillon et Adrien Marès. Création Lumière et Régie Lumière : Jessy Ducatillon, avec David Pasquier. Construction du Décor et Régie plateau : Adrien Marès. Costumes et Coiffures : Zig et Zag. Habillage : Manon Naudet. Photographies : Bernard Plossu.

Visuels : © Bernard Plossu / Théâtre de la Commune / EPOC

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : geoffrey.nabavian@free.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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