Théâtre

« Hypérion » : une tentative, assez émouvante, pour initiés ou très curieux

« Hypérion » : une tentative, assez émouvante, pour initiés ou très curieux

10 octobre 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Ceci n’est pas une oeuvre d’art. Enfin, pas trop… Hypérion est une adaptation de l’oeuvre de Friedrich Hölderlin. Qui ne propose rien de figuratif. Que de la parole. On y voit un essai pour ouvrir une réflexion commune. Marie-José Malis cherche la fraternité. On l’atteint. Si l’on accepte de se faire le spectacle dans notre tête…

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L’auteur des lignes qui vont suivre a récemment rédigé cent pages d’étude sur les films de Huillet et Straub. Exemples de non-oeuvres d’art, très extrêmes, dans lesquelles la caméra donne à voir des gens qui parlent, et le son un texte français classique malmené. Le but étant de livrer ce texte à chaque spectateur, sans a priori, afin qu’il se fasse son propre film. La fréquentation de telles démarches (ou de formes de théâtre contemporain très lentes et exigeantes) peut amener à aimer Hypérion. Car on trouvera, ici, la tentative d’ouverture réussie.

Hyperion 2Dès l’entrée, surprise : on voit que la salle reste allumée. Elle ne s’éteindra pas. Il est évident que la pièce va vouloir nous convier à un moment de réflexion. Ensuite, les interprètes commencent à s’exprimer à tour de rôle, en de longs passages. Tiens : on remarque que lorsqu’ils parlent, sur le plateau, tous les autres écoutent, calmement. Ca donne envie de se concentrer, et de prendre les paroles au vol. Histoire d’entendre sans mal, on s’est placé au premier rang… Le texte de Friedrich Hölderlin est haché. La règle nous apparaît : les mots sont à la fois chargés du ressenti de leur interprète, et en même temps, livrés à notre compréhension. Sans sens pré-établi. La musique diffusée parle à la sensibilité : elle veut rendre le tout digeste.

Le roman de Friedrich Hölderlin met en scène un jeune grec, Hypérion, qui, au XVIIème siècle, rêve de libérer son pays de l’oppression turque. Au final, sa vie ne sera qu’une suite d’échecs. Ici, l’échec a déjà fait ses ravages. Tous les comédiens sont tristes et mélancoliques. Est-ce agréable ? ça peut l’être, si on est habitué à de telles formes. Car les interprètes sont bons. Pascal Batigne émeut en revenant sans cesse sur le passé. Olivier Horeau émeut, dans ses tentatives, vaines, pour s’arracher du sol. Victor Ponomarev émeut aussi, avec sa stature massive, plantée dans le présent. Ces trois-là, avec cinq autres comédiens, semblent incarner à eux tous Hypérion. Tandis que celle qu’il aime, Diotima, est prise en charge par Sylvia Etcheto. Grâce à ce travail commun, et néanmoins individuel, la thématique du texte est démultipliée. Elle résonne. On a envie de s’interroger : un Etat fondé sur le rapport de l’homme au monde est-il possible ?

HyperionLe spectacle dure trois heures quarante-cinq. On ne comprend pas tout. La deuxième partie présente de grosses longueurs. Mais les partis-pris accrochent, la mélancolie nous traverse, et on ressent l’envie de se plonger dans le texte original. Après, un public qui découvre ce type de formes pourra amplement y être rétif. Certains seront pris par un mot, une phrase, qui les incitera à réfléchir, ou à lire Hölderlin. Enfin, remarquons qu’une telle direction de mise en scène n’est pas nouvelle : Huillet et Straub travaillaient déjà avec cette orientation pour leur adaptation polémique de Corneille, sortie en 1970. Question temporelle qui explique peut-être le rejet massif du spectacle lors du dernier Festival d’Avignon… Cette forme a-t-elle encore des choses à dire ? en tout cas, en cet après-midi (préférez-le), elle fonctionnait.

Visuels : © Christophe Raynaud de Lage

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