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Orsay nous plonge dans le soleil ardent du mythe Sade

Orsay nous plonge dans le soleil ardent du mythe Sade

14 octobre 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

L’exposition fera polémique, non pas car elle s’attaque au sulfureux marquis mais parce qu’elle le fait d’une façon tout à fait originale et anti-académique. Curatée par LA spécialiste du monsieur, Annie Le Brun, Sade. Attaquer le soleil vient célébrer le mythe plus que l’œuvre de l’auteur à l’occasion du bicentenaire de sa mort.

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On y entre par Pasolini, on en sort par Ernst. Le symbole est là, efficace et posé dans la circulation de la scénographie. Sade a infusé parfois malgré lui tous les arts et nombre d’artistes parmi les plus people. Ingres, Delacroix, Bellmer, Dali… L’idée ici, qui à notre sens fonctionne à plein régime est d’oublier l’œuvre de Sade pour n’en garder que l’essence. Les Cent Vingt Journées de Sodome, Justine ou les Malheurs de la vertu, La Philosophie dans le boudoir, La Nouvelle Justine, tout le monde connait ces titres sans forcément les avoir lus, mais le nom de « Sade » résonne car on y associe le néologisme « sadisme », rentré dans la langue courante.

Après le romantisme noir exposé lors de L’Ange du Bizarre, Orsay nous entraîne dans des désirs violents et assumés où l’athéisme est de rigueur et où la guerre se condamne plus que le libertinage. Sept sections tracent le fil d’une obsession. Le désir est ici contraint, rapidement, on croise une Médée furieuse dans les traits de Delacroix, une Judith vengeresse dans le fondu de Franz Von stuck en 1927 et l’on verra plus tard des crucifixions de punition dans des petites vitrines qu’il ne faut pas louper. Sade… Sadique, le marquis enterré en tant que comte est surtout trop en avance sur son temps. Né en 1740, il verra les Lumières de plein fouet, il meurt en 1814 après avoir connu l’embastillement et la naissance de la politique : en citoyen actif, il milite à la section révolutionnaire des Piques. En militaire, il se bat lors de l’oubliée « vraie » première guerre mondiale que fut la Guerre de Sept Ans.

Sur les textes qui nous accueillent à l’entrée des salles, l’attention est totalement portée sur le renouvellement de l’identité d’un siècle  « Le 19ème s’est fait le conducteur tourmenté d’une pensée qui menant à découvrir l’imaginaire du corps, va peu à peu révéler le désir comme grand inventeur de formes ». Notons au passage que rarement les panneaux d’expo se sont faits aussi élégants dans le verbe, sans perdre en compréhension. C’est peut-être cela qu’il faut écrire : il s’agit d’une exposition facile d’accès qui pourtant manipule des œuvres complexes. Cela est passionnant. Dans ce fourre-tout grisant Duchamp dialogue avec Fragonard, et Moreau avec Man Ray.

Ce qui est révélé ici, c’est le tabou. On voit à quel point les corps nus, lacérés, corsetés n’ont pas attendu Sade pour être représentés. La grande hypocrisie est là, qui permet à un anonyme, certes Vénitien de représenter un « Homme de dos », sous-titre : « étude pour l’un des bourreaux de la Flagellation », fin XVe. Orsay ose le kitsch même en citant Sade et ses fans, entendez Apollinaire, Flaubert, Mirbeau… sur des cartels d’un jaune passé. Cela marche avec délice car oui, il y a du désuet dans cette révolte, dans cette époque où le pouvoir refuse de voir les mouvements de sa société. Sade, attaquer le soleil le montre bien car en avançant dans le parcours on rencontre de plus en plus de surréalistes qui, eux, enfants du vingtième siècle, ont osé malmener le corps sans contrainte. Nombreuses sont ici les représentations des célèbres poupées sanglées de Bellmer.

Le désir est total, présent partout et surtout Dans le cerveau de l’homme (Édouard Munch), il nous entraîne dans la folie, par exemple chez Goya. Le désir est ici « la première conscience physique de l’infini » et ce sont les filles du Sommeil de Courbet qui nous titillent et nous amusent. Elles alanguies, on imagine bien après leurs efforts sont là, allongées seules au monde.

Sade est ici un initiateur au sens SM du terme, il est mort depuis deux-cents ans et de salles en salles, n’est jamais très présent, ses livres se trouvent exposés dans des recoins. Depuis longtemps, le mythe a dépassé l’homme, s’y plonger est délicieusement exitant.


Une exposition, un regard : "Sade… par musee-orsay

Visuels :

Affiche de l’exposition

Charles-François Jeandel (1859-1942)
Deux femmes nues attachées, allongées sur le côté, entre 1890 et 1900
Cyanotype, 17 x 12 cm
Paris, musée d’Orsay, PHO 1987 18 100
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt

Gustave Moreau (1826-1898)
L’Apparition, 1876
Aquarelle sur papier, 106 x 72,2 cm
Paris, musée d’Orsay, RF 2130 recto
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Jean-Gilles Berizzi

François-Rupert Carabin (1862-1932)
Femme nue penchée en arrière, tenant une barre, visage et poitrine de face, entre 1895 et 1910
Aristotype, 9 x 4,5 cm
Paris, musée d’Orsay, PHO 1992 15 1 275
© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt

 

Eugène Delacroix (1798-1863)
Médée furieuse, 1838
Huile sur toile, 260 x 165 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts, inv. P 542
© RMN-Grand Palais / Stéphane Maréchalle

 

Gustave Courbet (1819-1877)
Le Sommeil, 1866
Huile sur toile, 135 × 200 cm
Paris, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, PPP 03130
© RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski

Infos pratiques

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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