Théâtre
« D’autres mondes » au Nouveau Théâtre de Montreuil : Frédéric Sontag nous plonge dans une nausée existentielle sur l’interchangeabilité des réalités

« D’autres mondes » au Nouveau Théâtre de Montreuil : Frédéric Sontag nous plonge dans une nausée existentielle sur l’interchangeabilité des réalités

27 septembre 2020 | PAR Loïs Rekiba

L’auteur et metteur en scène Fréderic Sontag, créateur en 2001 de la compagnie AsaNIsiMAsa, revient cette année en tant qu’artiste associé au Nouveau Théâtre de Montreuil avec D’autres mondes. Une pièce faisant office d’un grand tout, et dans laquelle l’idée de la superposition des réalités contradictoires se reflète dans une scénographie ultra moderne et savamment orchestrée.

Nous sommes au début des années 1960. Un concept – celui des réalités dites parallèles- va occuper de manière inattendue l’esprit de deux personnages hauts en couleurs, ancrés dans leur siècle, tout en le rêvant meilleur et autre :  un jeune physicien français au génie précoce et un auteur de science-fiction soviétique. Leurs descendances – le leader  désabusé d’un boysband de rockeurs et une futurologue tentant de développer tant bien que mal dans les médias sa théorie de l’effondrement à venir de notre modèle –  sont hantées cinquante ans plus tard par l’héritage de leurs paternels. Tous deux seront amenés à faire face, au même moment, à la survenue d’événements pour le moins étranges : l’arrivée brusque, par la vision, d’autres réalités au sein de leur réalité propre. Le spectacle interroge la nature et les enjeux existentiels inédits que présentent ces fameux autres mondes qui s’imposent à eux.  

Une scénographie au service de la troublante superposition de réalités contradictoires

Le spectacle débute par l’entrée en scène d’un scientifique très pédagogue s’adressant au public, sur les airs d’un donneur de conférence, à propos des particules. S’introduit dès les premières minutes plus qu’un scientifique. C’est un savant prestidigitateur de la réalité physique – notre réalité matérielle propre – nous faisant la leçon sur ces particules, élémentaires celles-ci, qui constituent notre être à propos duquel toute la pièce va bien se charger d’en brouiller les pistes et les indices. De nous faire descendre de notre piédestal de petits humanoïdes inconscients de la multiplicité des réalités et de la réversibilité des temps.

Frédéric Sontag surprend encore par la remarquable inventivité de sa mise en scène. L’usage du procédé de la vidéo, son goût pour le romanesque, pour les changements spatio-temporels habiles, ainsi que pour les constructions labyrinthiques sont mises au services d’une histoire, ou plutôt d’histoires dispersées dans les confins de réalités insoupçonnées, sur ce qui unit et désunit les générations, sur ce que nous avons fait et sur ce que nous aurions du faire ou pu faire au coeur de ces fameux autres mondes.

Durant plus de deux heures, tous les arts sont convoqués (théâtre, littérature, sciences positives, philosophie) dans l’optique bien assumé – et bien mené – de produire de nouvelles représentations ainsi que de nouveaux rapports au monde. Cet ancrage pluridisciplinaire de la découverte des autres mondes possibles, de leurs contradictions et de leurs superpositions, produit un rendu tout à fait puissant, troublant et terriblement engageant. Cette nausée existentielle -le même effet qui se produit lorsque vous refermez La Nausée de Sartre- enferme (dans les limites de la représentation théâtrale, car on y passerait des années lumières) en même temps qu’elle libère des interprétations sur le passé, le futur et le présent qui officient tous comme des points de divergences et de convergences des réalités vécues et fantasmées par nos personnages.

La vie est ailleurs pour eux. Dans tous les sens du terme, elle se situe et se joue radicalement, nouvellement ailleurs, de manière beaucoup plus puissante et authentique. Et la mort est notre réalité de spectateurs de théâtre. Bref, rien n’est à comprendre, tout est à interpréter pour tenter de mieux déceler le mystère de ce qui nous constitue, véritablement, en tant qu’êtres humains jetés en proie à travers le lourd chemin de croix de l’existence, pavée d’honneurs et de déshonneurs, de vertus et de vices, de bonheurs et de malheurs.

Les autres mondes, ce sont ces capharnaüms labyrinthiques des existences et des générations incarnés par un physicien, un littérateur et leurs descendances qui se confrontent à des réalités autres et parallèles dans un pièce ultra-moderne, troublante et passionnante. Sontag y exploite de manière pleine et entière cette capacité du théâtre à offrir, à même la scène sans cesse reconfigurée spatio-temporairement, de nouvelles perspectives de reconsidérations de notre place dans le monde. Notre rapport à un dit réel s’en retrouve bousculé une fois sortis de la salle. Le pari est réussi : nos entendements établis et endormis sont désorientés, face à une chorégraphie scénique collective de construction et de déconstruction du fil temporaire et spatial habituel de nos vies.

« D’autres mondes » est une dramaturgie singulière, totale, riche et ambitieuse, à la signification prodigieusement effervescente s’exprimant par les multiples ressorts de l’inventivité théâtrale. Du très bon Sontag, en somme.

 

 

 

Visuels du spectacle : ©gaelic.fr

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