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Femme Capital : Grand cabaret du capitalisme

Femme Capital : Grand cabaret du capitalisme

30 mars 2021 | PAR Eliaz Ait Seddik

Après la série Mrs. America en 2020, qui s’attaquait à Phyllis Schlafly, c’est au tour d’Ayn Rand, autre grande figure de femme conservatrice américaine d’avoir le droit à sa propre pièce, « Femme Capital », sous la direction de Mathieu Bauer et Sylvain Cartigny au Nouveau Théâtre de Montreuil. 

« Je suis la Che Guevara du capitalisme ». C’est ce que proclame une Ayn Rand triomphante (Emma Liégeois, tour à tour effrayante et séduisante, toujours troublante) à mi-chemin de l’égotrip spectaculaire et enflammé d’une heure qu’elle nous livre : entre longues logorrhées sur son parcours de « self-made woman » et numéros musicaux grandiloquents. Durant ce monologue, elle nous rappelle, entre autres, qu’elle est une des penseuses les plus importantes du capitalisme et du libéralisme, que ses romans La Grève et La Source vive, exaltations de l’individualisme et de la « vertu de l’égoïsme », font parti des livres les plus vendus aux Etats-Unis et que Ronald Reagan et Donald Trump, parmi d’autres grandes figures républicaines, se sont réclamés de son influence. 

Ecran ou prison de verre ? 

Sur scène, elle est cloitrée dans une prison de verre, coupée du reste du monde, cernée par un orchestre qu’elle ne semble pas entendre, les vitres lui renvoyant son propre reflet. Cet enclos de verre c’est bien sûr le symbole de son autocentrisme, de son mépris des masses, mais ne serait-ce pas aussi un écran ? Car, tout au long de la représentation, on peut se demander si c’est bien à Ayn Rand que nous avons affaire ou bien à une image illusoire.

En effet, son interprète, Emma Liégeois, a un glamour hollywoodien, un charme langoureux qui n’étaient pas forcément associés à l’autrice objectiviste. De quelle projection s’agit-il alors ? L’image glorifiée que cette grande mégalomane se faisait d’elle-même ? La peinture de leadeuse chamanique qu’en faisaient ses dévots idolâtres ? Ou bien encore une incarnation de la séduction dangereuse que peuvent receler ses idées mêmes pour les esprits les plus éclairés ? Un peu des trois, sans doute, mais cette dernière proposition est d’autant plus vraie que le cinéma a aussi contribué à donner un halo glamour à sa pensée, ne serait ce qu’à travers l’adaptation de La Source vive par King Vidor avec Gary Cooper en vedette ou les scénarios de films qu’elle a elle-même écris. 

Dangereuse séduction 

Sylvain Cartigny, responsable de la conception et de la musique de la pièce, le dit lui-même : « Ce qui est terrible, c’est le pouvoir de séduction que peut exercer cette femme par ses écrits. Le livre de Stéphane Legrand (Ndlr : Femme Capital, qui a servi de base pour le texte de la pièce) d’une certaine manière m’a sauvé parce qu’à un moment, on se laisse emporter par ses récits et ses discours. » Nous sommes alors également soumis à rude épreuve devant le magnétisme fascinant de cette femme aux allures de Vamp séductrice. Mais aussi, par cette idée géniale de Cartigny et Bauer, de nous faire entendre sa voix directement à travers un casque. Impuissants, on ne peut que se laisser susurrer, hurler, chanter ses idées dans les oreilles. 

Mais le grand show de cette Miss America a ses limites. D’une part, si l’orchestre semble parfois masse hypnotisée par la parole de Rand ; adoptant son rythme à la cadence de ses mots ou l’accompagnant dans une reprise possédée de « I happen to like New York » de Judy Garland ; il incarne également la possibilité de créer, d’avancer en communauté face à son éloge de l’individu providentiel.

D’autre part, au milieu de ses interventions grandiloquentes pointent très vite les moments de pure névrose. Comme lorsqu’elle ne cesse de répéter sa ritournelle mégalo : « ce n’est pas moi qui vais mourir, c’est le monde qui prendra fin », phrase qui pourrait sortir directement de la bouche du capitalisme personnifié, tant ce système fonctionne sur l’idée qu’il serait le seul viable. Bauer et Cartigny nous rappellent ainsi que la logique de spectacle du capitalisme le plus décomplexé, où éclairages colorés, numéros musicaux et signe dollar rutilant se succèdent, ne sert qu’à en cacher le sombre refoulé, l’envers du décor où misère, inégalités, destruction de l’environnement sont les atours nettement moins attrayants. 

Visuel : © Jean Louis Fernandez

Femme Capital (reprise au Nouveau Théâtre de Montreuil du 9 au 11 décembre 2021)

Mise en scène : Mathieu Bauer 

Conception et musique : Sylvain Cartigny

D’après l’essai éponyme de Stéphane Legrand 

Avec : Emma Liégeois et l’Orchestre de spectacle du Nouveau théâtre de Montreuil

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Eliaz Ait Seddik

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