Théâtre

« Western » au Nouveau Théâtre de Montreuil : belle oeuvre collective, entre souffle et réflexion

« Western » au Nouveau Théâtre de Montreuil : belle oeuvre collective, entre souffle et réflexion

12 octobre 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Spectacle contemporain musical mis en scène par Mathieu Bauer, Western empoigne une intrigue de film américain et fait sonner ses enjeux, sa fièvre et les questions qu’elle pose, avec pas mal de force. Et beaucoup de talents à l’unisson.

Dès l’apparition, et la prise de parole, de ses personnages, Western annonce sa couleur : il apparaît à la fois narratif, et dans une recherche contemporaine. Il donne en effet à suivre un récit (adapté du roman de Lee Wells La Chevauchée des bannis (1956), devenu lui-même un film signé André De Toth), mais ceux qui l’incarnent y parlent avec une diction légèrement stylisée, et jouent de manière assez frontale. On nuance à dessein : dans ce spectacle, les partis-pris n’étouffent pas l’humanité des personnages. Ils paraissent être là pour décaler légèrement l’atmosphère, et pour pratiquer des ouvertures dans le texte et les situations, afin que chaque spectateur puisse ramener ceux-ci à lui-même et au monde contemporain. Tout en laissant à l’engagement total des interprètes tout le loisir de s’exprimer, et de sous-tendre chaque réplique et chaque geste…

L’histoire voit s’affronter des hommes dans une minuscule ville montagneuse de l’Ouest envahie par la neige : Blaise Starrett (Romain Darrieu, à la présence terriblement ancrée et impressionnante), cow-boy ayant nettoyé l’endroit de ses bandits, vient y faire des rondes, et s’oppose aux fermiers arrivés après lui sur les lieux, guère partisans de ses principes… Parmi ceux-ci, Hal Crane (Joseph Dahan, également musicien, et aussi magnétique au jeu qu’à la guitare électrique), qui protège sa ferme et ce qui est à lui avec des barbelés, et est l’époux d’une femme à laquelle Starrett n’est peut-être pas insensible (Emma Liégeois, sobre et puissante, formidable chanteuse également). Le troisième homme à imposer, par la force, son point de vue dans ce monde reculé, est le Capitaine Bruhn (excellent Rémi Fortin, qui atteint à une autorité burlesque, très juste). Un homme bien moins droit dans ses bottes qu’il ne le laisse croire…

Du fait des partis-pris, et de l’engagement très fort, et très juste, des interprètes (presque tous issus de la promotion 2016 de l’École de comédiens du Théâtre National de Strasbourg), ce récit donné à suivre se trouve habité par des personnages très humains et passionnants, aussi, de par les idées qu’ils incarnent et les interrogations qu’ils portent en eux. Des idées que l’on peut aisément ramener à nous, ainsi qu’au monde contemporain. Au cœur d’un décor à la fois figuratif et touchant du fait des matériaux qui le composent, et d’une scénographie due à Chantal de la Coste, qui suggère une ville de bois fragile dans une neige belle et désespérante, les comédiens dégainent des micros, qu’ils ont à leur taille, et balancent leurs répliques comme autant de dernières balles.

Entre attachement à ces personnages et interrogations, on se laisse happer par cet objet artistique. Et la musique qui court tout au long de la représentation sert l’intrigue, et existe pour elle-même, en décalant de temps à autre l’atmosphère vers l’abstrait et le lieu des interrogations. On peut saluer ici Mathieu Bauer, qui s’illustre brillamment à la trompette comme à la batterie, et le compositeur de la partition, Sylvain Cartigny, dont les compétences s’expriment à l’orgue comme à la guitare électrique.

On se laisse ainsi porter par l’harmonie de l’ensemble, et son intelligence. Le récit, et ses articulations, dues à Thomas Pondevie, ici dramaturge, conduisent à s’émouvoir, à se questionner, et finalement à vivre le grand mouvement final dans sa flamboyance et son humanité. Les interprètes composent dans cet acte une horde sans loi, aux portes de la mort, d’une façon très puissante, qu’il s’agisse de Johanna Hess (aussi magnifique dans son jeu physique que lorsqu’elle empoigne une figure de gamin violenté), d’Adrien Serre (splendide banni hésitant), de Thalia Otmanetelba (à la présence forte et à la mélancolie sourde), ou de Clément Barthelet, très fort dans ses ruptures de ton. Auparavant, on aura pu admirer aussi Romain Pageard, éblouissant le temps d’une scène d’opération burlesque, ou Maud Pougeoise et Éléonore Auzou-Connes, altières et émouvantes dans des rôles de femmes sans cesse menacées, au sein de ce lieu reculé où des hommes sauvages ont pris le pouvoir… Ce qui ne les empêche aucunement de rester sensibles. On songe, enfin, que Western est un spectacle qui entend évoquer le cinéma et les Etats-Unis : deux domaines où l’énergie collective est nécessaire, bien que souvent questionnée. Elle s’illustre en tout cas d’une très belle façon, au Nouveau Théâtre de Montreuil.

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Western se joue seul jusqu’au 13 octobre, au Nouveau Théâtre de Montreuil, puis en duo avec le spectacle Shock Corridor du 18 au 26 octobre, sous le titre Une nuit américaine (deux spectacles + un entracte, mis en scène).

Western, un spectacle mis en scène par Mathieu Bauer. Dans l’équipe, sont aussi à distinguer : Alexis Pawlak (Création Sonore), Xavier Lescat (Création Lumière et Régie générale), Ali Gacem (Régie Plateau), Alain Larue (Régie Lumière), Lise Crétiaux (Assistanat Costumes), Lou Simon (Construction Marionnette).

Visuels : © Jean-Louis Fernandez

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : geoffrey.nabavian@free.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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