Beaux-Livres

« Dico Vertigo » les rubans de la mémoire de Bernard Germain

27 septembre 2020 | PAR Olivia Leboyer
couverture Dico Vertigo

Avec Dico Vertigo (éditions Guérin), Bernard Germain – alpiniste et directeur du magazine Montagne et Alpinisme – s’est lancé dans un projet un peu fou : recenser, au gré de sa mémoire, 500 films de la montagne au cinéma. Ce très bel ouvrage vient de recevoir le 48e Prix de l’Alpe.

Le titre de ce beau livre fait référence au Vertigo d’Hitchcock, où le vertige et le désir se mêlent. L’amour et la peur, la mort, des passions essentielles qui vont si bien à l’attirance qu’éprouve celui qui part en montagne, en quête de quelque chose. Déroulant les rubans de sa mémoire, Bernard Germain revient sur des expériences essentielles : ses émotions de spectateurs, passionné de cinéma, d’images, et ses émotions d’amoureux de la montagne. Sur la couverture rouge, un bandeau avec Cary Grant et Eva Marie Saint (le vertige fait flancher la mémoire et trouble la vue…) escaladant une paroi dans La mort aux trousses.

Dans ce dictionnaire extraordinaire, au sens fort, les entrées surprennent. Car Bernard Germain ne recense pas que des chefs-d’œuvre, il préfère flâner librement dans ses pensées. La montagne est tantôt un simple décor en toile de fond, tantôt un personnage à part entière, qui prend toute la place. Nous passons du troublant Sils Maria d’Olivier Assayas (2014), à l’irrésistible Les Bronzés font du ski de Patrice Leconte (1979), en passant par les attachants Si c’était à refaire de Claude Lelouch (1976) ou La vie rêvée de Walter Mitty de Ben Stiller (2013). Avec des découvertes insolites, comme La trace de Bernard Favre (1983) avec Richard Berry en colporteur savoyard. Les films romanesques côtoient les pépites documentaires, comme le magnifique Samuel in the clouds de Pieter van Eecke (2016), tourné sur le Chacaltaya bolivien ou le portrait Gary Hemming, Le beatnik des cîmes de Jean Afanassieff (1996). La notice est plus ou moins longue, selon l’impression laissée sur Bernard Germain. Dans les commentaires, pas de formatage non plus, nous entrons dans une vraie conversation avec l’auteur, qui nous livre ses émotions ou bien, avec un humour très sûr, ses déceptions. Parfois, l’homme sourit des illusions de l’enfant : ainsi, La neige en deuil d’Edward Dmytryk (1954), mélo avec un improbable Spencer Tracy guide de haute-montagne, regorge d’invraisemblances et de plans mal raccordés entre eux. Les scènes qui ont impressionné le jeune garçon font rire rétrospectivement Bernard. Certains films ont imprimé durablement leur marque sur lui, comme le sublime et hanté Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (1978), où la montagne figure un lieu hors du temps, d’une sauvagerie épurée. La guerre du Vietnam, dans son horreur crue, les apparitions d’un bel animal en montagne, apparaissent, tour à tour, aussi réelles et subliminales les unes que les autres. Ce grand film a exercé une influence quasi inconsciente sur le travail de Bernard Germain, pour l’utilisation de la musique de Chopin ou le montage en « montré-caché ».

La préface est signée par le réalisateur Nicolas Philibert, qui salue la dimension explicitement personnelle, intime, de ce très beau dictionnaire. Comment le lire ? Comme on veut, en passant du coq à l’âne, avec la curiosité de découvrir un film méconnu ou le plaisir de retrouver une émotion enfouie, soudain dégelée.
Pour nous, par exemple, celle-ci :

Délivrance de John Boorman (1972) :

« Le film de Boorman sonne comme une fable pessimiste, un rappel à l’humilité et à la responsabilité. Ne domine pas la nature, ni la société, ni sa peur, qui veut… et se sauve qui peut ! Cinéaste des paysages sauvages, le réalisateur a trouvé au fond des gorges encaissées de la rivière Chattooga l’enfermement auquel il voue ses personnages (sans doublure des acteurs principaux). » (p. 103)

Dico Vertigo, Dictionnaire de la montagne au cinéma en 500 films, de Bernard Germain, Guérin, beau livre illustré, éditions Paulsen, préface de Nicolas Philibert, 2019 (430 pages).

visuels: couverture officielle du livre.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

One thought on “« Dico Vertigo » les rubans de la mémoire de Bernard Germain”

Commentaire(s)

  • Demeter

    « Un bandeau avec Cary Grant et Grace Kelly escaladant une paroi dans La mort aux trousses » ? Pas du tout ! Il s’agit de Cary Grant et Eve Marie Saint tentant d’échapper à un tueur en désescaladant le mont Rushmore au milieu des statues présidentielles qui y sont sculptées.

    septembre 28, 2020 at 22 h 19 min

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