Théâtre
[Critique] « Oncle Vania », à la Comédie de Picardie à Amiens : Non, nous ne sommes pas des héros

[Critique] « Oncle Vania », à la Comédie de Picardie à Amiens : Non, nous ne sommes pas des héros

13 février 2015 | PAR Matthias Turcaud

Pierre Pradinas, qui avait déjà mis en scène une Mouette en 1986, revient aujourd’hui à Tchekhov avec Oncle Vania, une des premières pièces de l’auteur russe, sur la recherche de bonheur, la folie latente, les amours tues, et surtout l’oisiveté dans une petite province perdue. Un travail solide porté par un excellent Scali Delpeyrat dans le rôle éponyme.  

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Dans la petite province russe perdue dans laquelle l’intrigue de l’Oncle Vania de Tchekhov se situe, le temps se fait sentir. Chaque tableau s’installe, dure, comme au début où Elena se balance tranquillement, et nonchalamment sur sa balançoire. C’était d’ailleurs l’intention même de l’auteur lorsqu’il déclara sa phrase demeurée célébrée : « Il faut écrire une pièce où les gens vont, viennent, dînent, parlent de la pluie et du beau temps, jouent au whist, non de par la volonté de l’auteur, mais parce que c’est comme ça que ça se passe dans la vie réelle. »

Des drames, parfois, menacent d’éclater – comme lorsque l’oncle Vania menace de se servir d’un revolver -, mais le vrai drame, en fait, c’est qu’il ne se passe rien, ou pas grand’chose, et qu’il faut s’accoutumer de ce « rien » ou de ce « pas grand’chose », après avoir pourtant échafaudé les plans les plus fous et construit les châteaux d’Espagne les plus mirobolants. Comme le résume bien la nièce Sonia à son oncle dans la très belle scène finale située après le départ d’Elena, qui aura bien fait chauffer les têtes, et de son vieux mari, en parlant de ce qu’ils feront durant les années qu’il leur restent : « Nous nous reposerons ». Le vrai héroïsme se situe là peut-être – savoir accepter l’ennui, le vide, savoir vivre une vie dénuée de grands faits, d’aventures chevaleresques ou d’amours insensées.

Dans une mise en scène sobre et sans invention radicale mais assez irréprochable, Pradinas rend compte de tous les enjeux de la pièce, et de toutes ses tonalités – sa folie douce, sa mélancolie lancinante, son humour resté en sourdine. Il est bien servi par un travail très beau et soigneux sur les lumières signé Orazio Trotta ; ainsi que l’excellente interprétation de Scali Delpeyrat dans le rôle éponyme. Delpeyrat rend toute l’étrangeté du personnage, mais aussi sa bouleversante humanité, avec notamment une élocution singulière et traînante qui peut évoquer celle de Jean-Quentin Châtelain, et relègue dans l’ombre tous ses partenaires, même la pourtant impeccable Romane Bohringer dans le rôle de la belle et très convoitée Elena.
Crédit photos : Marion Stalens.

Oncle Vania, d’Anton Tchekhov, dans la traduction d’Elsa Triolet, mis en scène par Pierre Pradinas. Avec Scali Delpeyrat, Romane Bohringer, Aliénor Marcadé-Séchan, Matthieu Rozé … A la Comédie de Picardie, 62 rue des Jacobins – 80000 Amiens. Tél. : 03 22 22 20 28. Pour plus d’informations, voir ici

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Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

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