Théâtre
Creuzevault libère Les frères Karamazov à l’Odéon

Creuzevault libère Les frères Karamazov à l’Odéon

27 octobre 1200 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le metteur en scène révolutionnaire (on l’a vu s’attaquer à la Terreur et au Capital) s’amuse à désosser Dostoïevski dans une mise en scène brillante et un casting flamboyant. Une vraie, belle et grande leçon de théâtre. À voir à l’Odéon, dans le cadre du Festival d’Automne jusqu’au 13 novembre.

« Dimitri, si tu n’étais pas mon fils, je te provoquerais en duel »

Sylvain Creuzevault continue donc d’assumer sa passion pour le XIXe siècle. En 2014, il explorait le capital théâtral de Marx. Cinq ans avant, Notre Terreur revisitait la fin sombre et sanglante de Robespierre. Le lien avec Dostoïevski s’apparente plus à une quête de compréhension. En 2018, il monte Les démons, L’Adolescent en 2019, et récemment il a extrait des Frères Karamazov le monologue, plutôt aride et mystique, du Grand inquisiteur.

Nous voilà partis pour un temps long, mais pas si long (3H15 avec entracte ( salutaire en temps masqué !), où il sera plus question de faire dire que de tout dire. Alors que public entre, un personnage glam-rock est posé en avant-scène sur un mur où défile le résumé de l’épisode précédent. On le saura plus tard, il s’agit de Smerdiakov (Blanche Ripoche), le fils bâtard de Fiodor Karamazov (Nicolas Bouchaud). Le quatrième frère donc. Il a l’air blasé, désabusé. Quand le « rideau » s’ouvre, nous sommes au monastère où vit Aliocha (Arthur Igual), le fils pieux.

Et tout le monde se retrouve : Dimitri, le brûleur de vie (Vladislav Galard), Ivan l’intellectuel (Sylvain Creuzevault) et le père, patron de boîte de nuit (Nicolas Bouchaud donc). La famille vient rendre visite au Starets Zosime, un genre de super sage (Sava Loloy). Il est question d’un vol d’argent, c’est tendu. Mais l’on comprend vite que cela n’est qu’un prétexte à nous emmener dans un monde où tout est à l’envers, ou tout est absurde, paradoxal.

« Soit une femme un petit peu contemporaine, tu es une femme du XIXe siècle ! »

Dans un décor ingénieux à souhait, où les portes se dégondent au besoin, où sans cesse le quatrième mur est pulvérisé, où les bougies et les néons dialoguent, où les coupes dans l’histoire sont projetées entre les scènes, la question du passage au contemporain est permanente. Creuzevault a très sérieusement coupé dans les 1300 pages du livre pour en tirer des séquences sur le féminisme, le socialisme et l’injustice. Elles ne sont que deux femmes à évoluer dans cette saga masculine. Et elles le disent, sans pour autant se serrer les coudes. Les deux femmes (Blanche Ripoche en Katérina et Servane Ducorps) sont deux des amoureuses du beau et sexy Dimitri. Nous sommes presque dans l’énergie d’un cabaret. D’ailleurs, dans la fosse, se trouvent Antonin Rayon et Sylvaine Hélary, le pianiste et la flûtiste qui accompagnent (quand les comédiens le veulent bien !) ces affaires de mœurs et d’argent.

La direction de la troupe est fulgurante. Tous survolent le jeu dans un vrai acte collectif, on pourrait écrire socialiste même ! Cela sans trop vous spoiler, arrive particulièrement à l’occasion du meurtre du père. Mais qui a tué le père ? Pourquoi tuer son père ? On entend « La sauvagerie il faut y mettre un terme », on entend « Il est des pères qui ressemblent à des malheurs ». Nous assisterons à un procès kafkaïen et burlesque en même temps où la justice est un simulacre et où les bavures policières « bavent ».

« Il n’y a pas d’inquisiteur »

Dans cette mise en scène, le jeu est presque punk. On sent que ça pourrait exploser, mais cela n’arrive pas, et c’est voulu. On a la sensation qu’ils improvisent (incroyable scène de questions du journaliste, filmée aux portes du Palais de Justice) mais ce n’est pas le cas. Les costumes ajoutent à cela. Le jean slim et les boots de Dimitri, le look parfait de patron de boite de nuit marseillais du Père, les talons léopards de Katérina… Nous sommes aujourd’hui, dans nos questions d’aujourd’hui et nous sommes en même temps dans l’essence et le tourbillon de Dostoïevski. Il y a de l’humour partout dans l’absurde. Les acteurs s’amusent à être dépassés par ce monument littéraire (lister tous les personnages tient en 13 pages, cela vous donne une idée) et vannent le corpus même : Dimitri dit « Il n’y a pas d’inquisiteur » en référence au monologue-icône d’Ivan, sur la nature humaine, qui ne sera pas dit ici.

« Peut-on vivre sans joie ? » Demande Dimitri. Creuzevault répond fermement non en livrant une pièce jubilatoire qui ne fait que monter en puissance pendant toute la représentation.

Visuel : Sylvain Creuzevault, Les Frères Karamazov © DR

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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