Théâtre
Sylvain Creuzevault explore le capital théâtral de Karl Marx

Sylvain Creuzevault explore le capital théâtral de Karl Marx

11 septembre 2014 | PAR Christophe Candoni

A la Colline et en tournée, le collectif dirigé par Sylvain Creuzevault porte à la scène le Capital de Marx furieusement adapté et fait l’événement de cette rentrée des théâtres et du festival d’Automne à Paris. Ambitieuse, l’entreprise paraît réussie haut la main mais non sans faiblesses.

A une extrémité du plateau, le masque rouge de Marx planté sur une servante passe peut-être inaperçu pour bon nombre de spectateurs ; pourtant il est bien là, il veille, il guette. Tout le projet captivant du spectacle qui consiste à faire théâtre d’un monument politique et philosophique publié par l’auteur allemand en 1867 est ainsi résumé en cette image.

La dernière création de Creuzevault et sa bande d’acteurs remonte à il y a cinq ans. Dans Notre Terreur déjà présentée à la Colline, ils revisitaient la fin sombre et sanglante de Robespierre. Autre temps, autre révolution… ou plutôt tentative de révolution aussitôt avortée, Le Capital et son singe débute en 1848, année cruciale de l’avènement de la seconde République après les premières élections au suffrage universel depuis 1792. Résolument contre le gouvernement provisoire issu de la nouvelle assemblée constituante élue, Auguste Blanqui, Barbès, Raspail et leurs comparses réunis au club des Amis du peuple partagent la même aspiration insurrectionnelle qui tournera à l’émeute. Plus tard, en 1919, à Berlin, l’assassinat déguisé de la militante socialiste Rosa Luxembourg est dans tous les esprits au moment de fêter un mariage qui tourne au vinaigre – écho évident à Brecht – tandis qu’à l’extérieur la révolte spartakiste se fait entendre.

Le dispositif scénique est toujours le même. Deux pans de gradins se font face, l’espace est traversé d’une longue coursive où les acteurs tiennent séance autour d’une table, lieu de toutes les discussions, confrontations, altercations, souvent arrogantes et enflammées. Ils débattent des moyens révolutionnaires à utiliser pour défendre leurs idées politiques tout en mangeant comme à la cantine un plat de saucisses-lentilles bien arrosé au vin rouge.

Le contenu est copieux, ardu, bourré de références historiques et d’emprunts littéraires et philosophiques. Les comédiens saisissent à bras-le-corps un tel fourmillement d’idées sur la lutte contre le pouvoir en place, la classe ouvrière, la mécanisation du travail humain, le virage consumériste que prend la société… Ils prouvent combien leur écriture de plateau s’avère être fructueuse et efficace. Ils usent du ton foutraque, insolent et blagueur qu’on leur connaît bien. Le spectacle est ainsi très drôle et invite à rire intelligemment. Le problème est qu’avec une telle matière, même brillante et enlevée, et en dépit de toute ses qualités, la pièce s’éternise, devient excessivement longue et bavarde jusqu’à l’ennui. De plus, son déroulement invariant sur presque trois heures ne ménage que peu de surprises.

Demeurent de formidables numéros d’acteurs. Et même si évidemment le collectif prime, ce ne sera pas lui faire injure d’écrire que certains sortent admirablement du lot. C’est le cas d’Arthur Igual qui d’emblée s’impose dans un génial préambule où il campe à lui seul les voix de Brecht, Foucault et Freud. Citons aussi Benoît Carré et l’excellent Léo-Antonin Lutinier, comédien et chanteur découvert chez Jeanne Candel et Samuel Achache, d’une classe et d’une loufoquerie folle. La troupe est inégale mais défend sa partition avec le style qui lui appartient, spontané et comme évident. On dirait tout improvisé sur l’instant, ce qui donne une vivacité formidable à l’ensemble. C’est le grand atout de la représentation, cette manière de mettre en branle le plateau où circulent une parole qui fuse, vigoureuse même heurtée, et une pensée en mouvement. On touche alors de près, même maladroitement ,l’idéal que caresse tout artiste, faire un théâtre véritablement politique, engagé, vivant.

Photo © D. R.

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