Danse
Le délicieux portrait jetlagé de Xiao Ke par Jérôme Bel

Le délicieux portrait jetlagé de Xiao Ke par Jérôme Bel

10 décembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Dans le cadre du Festival d’Automne et au Centre Pompidou, le chorégraphe Jérôme Bel poursuit sa série de portraits de danseurs selon un mode opératoire adapté aux contraintes sanitaires et écologiques. Cela donne un pas de deux complice à 9263 km de distance.

Jérôme Bel travaille en parallèle de ses grands spectacles des seuls en scène biographiques : des interprètes – Cédric Andrieux –, des chorégraphes – Isadora Duncan –, des lieux – Cour d’Honneur – ou de lui-même.  Xiao Ke rejoint donc ce walk of fame.

Ils se sont virtuellement rencontrés à l’occasion  d’une commande du Centre Pompidou avec le West Bund Museum à Shanghai. De là est née l’idée de transposer le portrait à Paris. Nous voici dans la grande salle du Centre Pompidou. Nous retrouvons Bel assis à sa table de travail devant son ordinateur. Un écran immense prend tout l’espace du plateau. 

Il nous explique qu’il cherchait une chorégraphe chinoise pour porter la commande que lui avait faite le Centre Pompidou pour Shanghai. Il précise un élément clé de sa quête : que l’artiste soit « smart ». Et tout son réseau n’a qu’un seul nom au bout du clavier : Xiao Ke. C’est comme ça que tout commence. Ensuite, nous retrouvons le déroulé classique des portraits de Jérôme Bel. Les artistes se racontent de leur enfance à aujourd’hui en illustrant leurs propos par des gestes ou des éléments chorégraphiques. 

C’est ce qui se passe ici. Mais le truc au-delà de mignon c’est de la voir apparaître elle, chez elle, dans son appartement hyper clair, avec ses gros chats. Il est 2H du matin. Elle est en direct. Alors, au début en mandarin puis totalement en français, le chorégraphe est la voix et elle est le corps. 

Ensuite, via ce zoom entre eux deux s’ouvre un monde immense. D’abord elle demande souvent à nous voir, et nous on est ravis de lui faire signe, elle devient proche de nous. Puis son récit est un choc. Son parcours de danse est aux antipodes de nos codes occidentaux. Elle a baigné dans la culture militaire, les danses folkloriques qui imposent un visage ultra théâtral pour ensuite aller vers sa danse à elle, toujours marquée par les poignets cassés des gestes des ballets chinois, mais plein de toutes les écritures contemporaines, des plus commerciales aux plus « undergrounds ».  Son récit nous fait traverser des pans d’histoires. Comment peut-elle avoir une sœur dans le pays de l’enfant unique ? Comment exprimer son art en évitant la censure ? Est-il envisageable de danser nue pour elle ?

Comme tous les artistes dans le monde, elle navigue entre des besoins primaires et vitaux et le désir de liberté. Alors elle compose, danse pour des shows et se garde ses temps de création.

Xiao Ke montre à quel point elle est caméléon, comment elle peut en une seconde (et au milieu de la nuit), passer d’une danse codifiée à une danse d’improvisation.  Et puis, tout à la fin du spectacle, elle nous offre une plongée sur elle via la webcam, tout le long de son tatouage qui forme une ligne jusque dans sa gorge, et c’est hyper doux.

C’est très tendre de voir le lien qui s’est tissé entre les deux artistes alors qu’ils ne se sont jamais vus en chair et en os. Il est étonnant de voir comment les frontières entre les écrans et la scène (au moins un apport du covid !), sont désormais de plus en plus abolis. Bel prouve que pour être vivant le spectacle n’a pas besoin de se faire en présentiel. Et hier soir, Shanghai a semblé plus proche que jamais. 

Jusqu’au 12 décembre au Centre Pompidou, il reste de la place !

Visuel : Jérôme Bel et Xiao Ke © R.B. Jérôme Bel

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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