Théâtre
Antigone à Molenbeek et Tirésias, les oracles de Guy Cassiers au Festival d’Automne

Antigone à Molenbeek et Tirésias, les oracles de Guy Cassiers au Festival d’Automne

10 novembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

A la MC93 dans le cadre du Festival d’Automne, le maître de l’image flamand change ses paradigmes pour prendre de la hauteur, toute en cordes et en voix puissantes.

Comment comprendre aujourd’hui ?

Généralement Guy Cassiers est fasciné par les méchants. On se souvient du magistral Sang et Roses donné dans la Cour d’Honneur en 2011, portrait croisé de Jeanne d’Arc et Gilles de Rais. Le sec et l’humide était lui un bijou, un prequel aux Bienveillantes où, une nouvelle fois, nous étions face au bourreau. Mais déjà en 2017, dans Grensgeval il mettait son esthétique implacable au service des réfugiés au Festival d’Avignon.

Donc nous voici heureux et confiants à l’idée de retrouver le directeur du Toneelhuis d’Anvers. Et nous ne sommes pas déçus. La pièce est pensée en diptyque, elle met face à face deux textes contemporains, écrits aujourd’hui mais ayant comme personnages centraux deux figures antiques. Elle met face à face deux scénographies à la fois les mêmes mais différentes, et surtout, elle met face à la face la même partition et la fait sonner différemment. C’est donc un travail brillant sur les perceptions de ce qui nous entoure.

Comment comprendre aujourd’hui ? semblent questionner autant Ghita Serraj dans Antigone à Molenbeek, le texte de Stefan Hertmans, que Valérie Dréville en Tirésias dans le texte de Kae Tempest, qui est une sélection de poèmes tirés du recueil Hold your own. Et les gammes soviétiques de Dmitri Chostakovitch, interprétées en direct par le Quatuor Debussy posent la même question. La réponse tient en un mot : tragédie. C’est depuis des temps immémoriaux comme l’hurle l’Antigone d’aujourd’hui qui veut « juste enterrer son frère » que la loi est loi. Et Tirésias qui ici perd la vue pour une histoire de cul entre Zeus et Héra n’oublie jamais qu’un jour il a vu, et « porte ses yeux dans un sac en plastique ».

Un diptyque de la douleur

Ces deux pièces peuvent vivre indépendamment, mais les coller apporte une sensation de prophétie plus intense. Les deux actrices semblent avoir été chacune dotées du texte fait pour être porté par elles. L’Antigone de Ghita Serraj  est jeune, enragée, voulant jouer le tout pour le tout pour enterrer de ce qui reste de son frère. Le problème ? C’était un terroriste kamikaze. Dans cette « première partie » si l’on veut la nommer comme cela, nous sommes au théâtre. Nous nous enfonçons dans ce texte aux allures policières. Ici le quatuor accompagne le récit. Il aide à le faire entendre. Nous sommes dedans, et le travail de l’image pensé par Charlotte Bouckaert nous entraîne encore plus loin, jusque dans les couloirs de l’institut médico-légal de Molenbeek. Et cela se fait par un jeu d’ombres et de zoom sur des planches en verre : un jeu d’illusions.

Quand Valérie Dréville se colle à l’exercice qu’elle maîtrise le mieux, c’est à dire porter la douleur, c’est autre chose. Elle possède le quatuor, en fait ce qu’elle veut. Son texte n’a rien à voir avec le premier. Il est mystique, poétique. La langue de Kae Tempest, très bien transmise par D’ de Kabal, s’amuse de l’éternel et du temporaire. Tirésias est prof, « ça paie mal » dit-il. Dréville, monstre vivant du théâtre, on se souvient d’elle en Médée tellurique. L’actrice retient les musiciens pour laisser la voix nue. Et ce qu’elle a à nous dire est important. Elle est tout, homme et femme, tel un serpent ( superbe focus sur les avant-bras de Dréville), elle mue, elle est éternelle. Elle voit ce qui est invisible. 

Les comédiennes sont toutes les deux puissantes dans cet exercice de haute voltige où le texte ne peut pas être désincarné. Chacune évolue dans ce décor fait de verre et de métal, qui dessine comme une forêt chez Tirésias, et un tribunal chez Antigone. 

Prophéties

Antigone à Molenbeek et Tirésias agissent comme des oracles, des prophètes, et ils nous accompagnent longtemps après. Surtout dans ce parcours qui amène de  la MC93 de Bobigny à Paris par la ligne 5 et où, quand la nuit commence à avancer, le métro devient une cour des miracles à nous rendre autant en colère qu’Antigone, nous qui restons aveugles comme Tirésias. 

C’est du théâtre violent et pourtant tout est doux ici. Les violons, l’alto et le violoncelle nous portent dans ces deux douleurs sourdes : celle qui hurle l’humanité, et celle qui doit perdre la vue pour voir. Cassiers ne regarde plus les bourreaux, en tout cas, pas en ce moment. Il se met face aux dysfonctionnements de notre temps, résolument tragique, humain, trop humain en résumé.

 

A la MC93– maison de la culture de Seine-Saint-Denis jusqu’au 14 Novembre. Puis, à Points Communs, Nouvelle scène nationale Cergy-Pontoise / Val d’Oise les 7 et 8 Décembre

Visuel : ©Simon Gosselin

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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