Théâtre
Un vivant qui passe, l’histoire face aux témoins au Théâtre de la Bastille

Un vivant qui passe, l’histoire face aux témoins au Théâtre de la Bastille

08 décembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Pour une fois, nous vous parlons d’un spectacle au Festival d’Automne et au Théâtre de la Bastille qui joue longtemps ! Vous n’avez donc aucune excuse pour passer votre tour. Jusqu’au 23 décembre puis du 3 au 7 janvier, Nicolas Bouchaud, Eric Didry et Véronique Timsit adaptent Un vivant qui passe d’après Claude Lanzmann.

Retour aux sources

Rappel des faits, c’est le cas de le dire ! En 1985 Claude Lanzmann sort Shoah, un documentaire fleuve qui est aujourd’hui une source inépuisable pour comprendre l’extermination des Juifs d’Europe. Et nous pensions tout savoir de cette œuvre majeure. Et bien non. Nous découvrons grâce à ce spectacle que des rushs n’avaient jamais été exploités. Ils concernent l’entretien qu’eut Claude Lanzmann avec Maurice Rossel en 1979, pendant le tournage de Shoah. Rossel était un médecin suisse et un fonctionnaire du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et a commis un rapport bien maigre sur Auschwitz et un autre ubuesque sur le camp Potemkine de Theresienstadt, véritable faux camp tout propre qui donnait l’illusion aux visiteurs que tout le monde allait bien. Hors, tout allait mal, les Juifs étaient exterminés chaque jour.

Cette visite du CICR à Theresienstadt est très connue. Ce qui ne l’est pas c’est la révélation du spectacle. En 2020, Dominique Lanzmann donne à Nicolas Bouchaud les rushes du film, et la pièce part ce matériau et non du film final montré depuis 1997.

Je n’ai rien vu. Je ne savais pas

Parlons théâtre maintenant ! Nous sommes dans un décor qui fait vraiment décor. Un grand panneau peint représente une bibliothèque en trompe-l’œil. C’est étonnant, pas très moderne, et pour cause, et l’idée est géniale, c’est un décor dans le décor. Ce lieu est la représentation de la bibliothèque de Maurice Rossel dans un musée. Et la pièce passe son temps à faire des allers-retours entre l’événement, sa mémoire et le mouvement de sa perception. Fréderic Noaille est un incroyable Lanzmann, prêt à tout pour filmer les témoins tant qu’il est encore temps. Se déroule alors une interview qui est troublée par des flash-back et des modifications de lieux. Bouchaud que nous avons quitté il y a quelque semaines transformé en mafieux gominé chez Creuzevault, est ici un médecin de province, pépère dans son fauteuil bourgeois. Et alors il parle, et c’est glaçant, nauséeux même. Le mec dit n’avoir rien vu. Il est allé à Auschwitz, a vu les déportés marcher d’Auschwitz à Birkenau, mais non, il n’a rien vu. Il a parlé à Rudolf Hess mais il n’a rien vu. Et pire, il a passé 6 heures, 6 heures ! à Theresienstadt, royaume de la fake news avant l’heure, et il dit que tout cela ne lui semblait pas très vrai. Mais il a fermé sa gueule, protégeant la neutralité criminelle de la Croix Rouge.

Mais attention, Un vivant qui passe n’est pas une pièce documentaire, c’est une pièce qui part du documentaire pour faire agir la parole, la rendre théâtrale. Il est glaçant de voir les comédiens s’enfoncer dans ces mises en abymes infinies : le mensonge de Terezin, la parole du témoin de ce faux lieu, dupé, et la question si cruciale de la mémoire des témoins qui ne sont que des vivants après tout. Et celui là n’est ni mieux ni pire, il était là, c’est tout, et pour l’éternité, il n’aura rien vu dans le temple de la mort.

Théâtre de la Bastille
2 Décembre au 7 Janvier

Points – Communs Théâtre 95
3 et 4 Février

Visuel : ©Jean-Louis Fernandez

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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