Théâtre

Création du « Monologue du nous » de Bernard Noël au théâtre sortieOuest

Création du « Monologue du nous » de Bernard Noël au théâtre sortieOuest

07 novembre 2015 | PAR Yaël Hirsch

C’est sous un ciel plein d’étoiles et dans le cocon de la chapelle Sainte-Felix du domaine de Bayssan, non loin de Béziers qu’a eu lieu la création du Monologue du nous d’après un texte de Bernard Noël, dans une mise en scène de Charles Tordjman. Une pièce sur l’espoir, la révolution et le terrorisme portée par quatre formidables comédiennes, à voir jusqu’au 9 novembre à sortieOuest.

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C’est de nuit que nous gagnons l’extraordinaire domaine de Bayssan (106 ha!) où se trouve le théâtre sortieOuest, scène conventionnée pour les écritures contemporaines, avec son chapiteau, l’église Sainte-Felix et ses partenaires dans la région, depuis 2006 à l’origine de nombreuses créations et rencontres importantes du spectacle vivant. Accueillis par Jean Varela, directeur du lieu mais également responsable de la programmation du Printemps des comédiens, nous commençons par un chaleureux verre de vin rouge, à l’orée du chapiteau où est installée la grande scène de 300 places. Ce vendredi 6 novembre, c’est la première d’une pièce créée ici, en présence du metteur en scène Charles Tordjman.

Et le spectacle a lieu dans l’écrin XIVe siècle de la chapelle Sainte-Félix. On y entre comme dans un rêve futuriste, tant la scénographie à 270 ° en bois est imposante. Une fois le public installé sur des grands bancs de bois, les quatre comédiennes entrent en scène par la porte de l’église dans un rayon de lumière onirique. Elles sont habillées en noir et l’on comprend tout de suite que ce sont des combattantes. Du terrain, elle en feront beaucoup pendant 1h25, parcourant le souffle battant la longueur de l’église pour se poser à temps dans les niches et mettre au point la stratégie d’opposition au système qui hante les personnages. Tout l’enjeu de ce « monologue du nous » est pour les quatre protagonistes d’opérer une violence pleine de sens pour mettre à mal un système politique individualiste et oppressif qu’elle honnissent et ne voient pas comment changer. Peut-on tuer, doit-on se tuer pour mettre en faillite ce système – se demandent en écho les quatre courageuses « nous » dans un monologue qui rejoint les débats de Crime et châtiment de Dostoïevski ou des Justes de Camus, dans un climat paranoïaque (et un verbe idéologisé) tout à fait propre à l’Action directe des années 1960. Et en 2015, les terroristes/résistantes qui parlent au pluriel majestueux du nous font le pari que le désespoir est la bonne boussole : Ce n’est pas parce qu’on n’espère plus rien qu’il faut s’arrêter de vouloir changer le système.

Habitué des mises en scènes du poète et écrivain Bernard Noël (il a déjà créé La langue d’Anna et le Syndrôme de Gramsci), Charles Tordjman met parfaitement en exergue le lien que Noël fait entre la violence politique du 20e siècle et celle de notre 21e siècle, dans un texte fini juste avant le 7 janvier. Qu’il ait fait le choix de donner les rôles de ce monologue entre « nous » et « je » à quatre femmes donne une force particulière à la pièce et une détermination peut-être encore plus grande aux personnages, au-delà de leurs doutes plus stratégiques que humains. Les comédiennes sont toutes excellentes dans leur manière un peu surannée de déclamer un monologue aux images fortes. Elles parviennent réellement à ne faire qu’un en déambulant dans leur monumentale cage de bois, et l’on se demande si leur détermination intemporelle à peser et sous-peser l’avenir de l’homme permet de lier des questions précises et présentes (la Palestine) à la grande interrogation de la gauche radicale (comment révolutionner sans se faire récupérer par le système?). La pièce est  politique, métaphysique, servie dans un écrin magnifique. Elle interpelle à la fois sur les tenants et aboutissants de la violence. Mais  avec son jeu de collage sur les idées-types et les idéologies de gauche, elle interpelle sur le fait qu’il faut peut-être dire au-revoir à nos espoirs de changer le monde.

Monologue du nous, de Bernard Noël, Mise en scène Charles Tordjman, avec Camille Bernon, Julie Pilod, Marie-Christine Orry, Alyzée Soudet. Durée : 1H25. Création à sortieOuest, du 6 au 9 novembre 2015.

Dates : vendredi 6 novembre 19h, samedi 7 novembre 20h, dimanche 8 novembre 17h et lundi 9 novembre 21h

Visuels : YH et EG

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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