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Jean-Yves Camus : « Charlie n’est pas le journal sectaire que certains se plaisent à décrire »

Jean-Yves Camus : « Charlie n’est pas le journal sectaire que certains se plaisent à décrire »

16 septembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

 

Directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean Jaurès, Jean-Yves Camus est politologue, fin connaisseur de l’extrême droite. Il collabore régulièrement à Charlie Hebdo depuis plusieurs années.  Il a accepté de nous parler, dans le contexte du procès des attentats de janvier 2015 , des enjeux de mémoire que soulèvent ces événements.

Vous écrivez pour Charlie Hebdo depuis vingt ans. Comment et pourquoi avez-vous commencé ?

Je pense que cela remonte au milieu des années 1990. À l’époque, c’était une rédaction tout à fait différente. C’était avant que Philippe Val prenne la direction du journal. Le directeur s’appelait François Camé, qui était tout simplement un camarade de promotion de Sciences Po. C’est comme ça que les choses se sont faites.

Vous n’étiez pas militant d’extrême gauche à cette époque là ?

Je ne l’ai jamais été, absolument jamais! Au fond, il y a un côté paradoxal. L’équipe de l’époque était composée de personnes, dont les victimes de l’attentat, venant souvent de la gauche alternative, libertaire. Personnellement, je n’ai jamais appartenu au moindre groupuscule de la nébuleuse post-soixante-huitarde. Si mon trajet m’a amené de droite à gauche, j’ai totalement zappé la case gauchisme, a fortiori le communisme et ne suis pas libertaire.

En plus, je suis un cas un petit peu particulier, puisque je pense être l’un des rares, si ce n’est le seul, à avoir une pratique religieuse. Une pratique qui structure ma vie et celle de ma famille. Ce qui fait que, dès le début, je me suis posé la question de savoir : est-ce que je ne suis pas un peu décalé ? Et en fait, je me suis aperçu que non. Contrairement à une image que certains ont, dans ce journal, dans lequel il existe des laïcards assumés, il n’ y a jamais eu le moindre manque de respect. Je rends mes papiers avant le vendredi soir et les jours de fêtes juives, parce que je ne travaille pas le Shabbat. J’assistais aux conférences de rédaction, lorsqu’elles avaient lieu le dimanche matin. Je n’ai jamais senti la moindre crispation devant le fait qu’il y ait dans cette équipe, quelqu’un qui respecte le Shabbat et le calendrier religieux, la cacherout et les autres règles. Donc non, Charlie n’est pas le journal sectaire que certains se plaisent à décrire. Je n’impose à personne mon mode de vie, personne ne m‘impose le sien.

Depuis les années 1990, vous y écrivez une chronique hebdomadaire. Comment les sujets que vous traitez ont-ils changé ?

Oui, ça a changé. J’étais rentré comme « le spécialiste du FN », à une époque où c’était le parti de Jean-Marie Le Pen et où le journal était très attaché à lui porter la contradiction. Puis, la rédaction a réalisé que j’avais d’autres activités dans la vie, et que je pouvais traiter un sujet de mon choix, que ce soit de la politique intérieure, de la politique étrangère, un thème de société ou de prospective… Donc, c’est devenu un travail de chroniqueur plus ou moins affecté à un périmètre politique.

Le procès des attentats de janvier 2015 vient juste de commencer. Cela m’interroge sur le rapport au temps. J’ai vraiment la sensation que ces attentats appartiennent au passé pour une part de la population et de la jeunesse, qu’on n’en parle plus tellement et que ces cinq ans sont comme distordus.

Le rapport au temps dans cette affaire, je l’ai ressenti quand je suis arrivé sur la scène du crime. Je m’y suis rendu dans le cadre de mes fonctions, mais pas en tant que collaborateur du journal. J’ai fait un compte à rebours, je me suis demandé quand ces caricatures avaient été publiées : cela faisait neuf ans. Neuf ans de latence à mener une vie banale tout en ayant dans un coin de la tête de, comme l’ont dit les tueurs, “venger le Prophète”, un jour.

Que sur le coup de l’émotion de la publication des caricatures, des islamistes se soient dit : « On va leur faire la peau », c’est quelque chose qui avait été envisagé. Mais que, neuf ans après, ces gens soient encore animés de la même vindicte, cela m’a étonné, car ce n’est pas normal. Par exemple, en France, neuf ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, on n’exécutait plus les collaborateurs: l’immense majorité était même amnistiée!.

En fait, il ne faut pas s’imaginer que si on écrit quelque chose aujourd’hui qui de nouveau les rend fous, ils l’auront oublié le lendemain. Eux pensent, que oui, c’est justifié de poursuivre une vindicte sans limites : Nous disons:« tout ça pour ça ». Eux répondent: “la mort, même pour ça”. Pour ma part, je ne souhaite la mort à aucun caricaturiste ou polémiste antisémite.

Ma question suivante porte sur la prise en charge de la mémoire. Est-ce que vous pensez que, comme c’est le cas pour le 8 mai 1945, la mémoire de Charlie doit être prise en charge par l’État ? Est-ce que ça doit être quelque chose de public ? Et si oui, comment ?

Oui, je pense qu’il doit y avoir une cérémonie comme il doit y en avoir une pour les victimes de l’HyperCacher et de Nice. Sur place, cela fait partie de la mémoire collective nationale et de la mémoire collective d’une ville. La question, c’est de réinventer la commémoration de manière régulière.

En plus, il y a quelque chose qui est très particulier, c’est que les trois événements sont liés par le temps et par les gens qui les ont commis, mais, c’est paradoxalement trois sujets un peu différents. On a un acte antisémite, un acte contre un journal et un autre contre la policière qui a été tuée. Comment commémore-t-on les attentats de janvier 2015 ? Ensemble, comme si c’était un bloc monolithe ? Est-ce qu’il faut faire une commémoration différente ? Est-ce qu’il faut en faire une pour chaque événement ?

Oui, il faut respecter les particularités de chaque attentat, la localisation de chaque attentat… Mais, on a quand même un fil conducteur. Le fil conducteur, c’est l’idéologie des auteurs. À mon avis, il faut qu’on trouve le moyen que ces commémorations ne soient pas les commémorations de ceux qui sont directement ou indirectement concernés. Il faut arriver à ce que la manifestation pour l’Hypercacher dépasse la communauté juive, à ce que la commémoration pour Clarissa Jean-Philippe et Ahmed Merabet attire des citoyens qui pensent qu’un policier, c’est quelqu’un qui les protège au quotidien et que, quand il meurt, il meurt à leur service et, pour Charlie, il faut qu’on arrive à convaincre des gens qui pensent que, dans ce journal, il existe des choses qu’ils n’apprécient pas mais que malgré tout, ils peuvent venir parce que c’est la liberté d’expression qui est en jeu, y compris la leur.

On commémore quand même quelque chose qui est une atteinte majeure, non seulement à la liberté de la presse, mais aussi à la liberté de penser.

Avez-vous la crainte que la violence augmente encore ?

Je pense réellement qu’il va arriver un moment où des gens, qui ont une pensée clivante, vont avoir à gérer la violence physique de leurs adversaires. J’ai évidemment des désaccords fondamentaux avec Éric Zemmour. Mais, quand il se fait interpeller et courser dans la rue, cela me fait peur. Quelqu’un, qui exprime une pensée sortant un petit peu des cadres, doit pouvoir le faire sans crainte. La pensée, ça se combat par la pensée et la prise de parole par la prise de parole.

Vous avez évoqué l’idée qu’il fallait sortir d’un entre-soi commémoratif. J’ai l’impression, qu’encore aujourd’hui, pour « être Charlie », il faut avoir vécu, ou dans son inconscient ou dans son for intérieur, quelque chose de l’ordre de l’exclusion. Comment arriver à faire quelque chose de plus universel ?

Le problème, c’est que, quand l’attentat s’est produit et que la commémoration, la grande marche a été décidée, on pouvait avoir l’illusion que c’était une cause nationale dans laquelle communiait tout le monde.

Personnellement, je n’y ai jamais cru. C’était un moment éphémère dicté par l’émotion. Ce qui ne veut pas dire que les gens qui étaient là n’étaient pas sincèrement bouleversés, mais que je n’ai pas d’illusion sur les faiblesses de la nature humaine et que je sais qu’on vit dans une société où tout est en accéléré et où un événement chasse l’autre.

Cela repose la question de l’institutionnalisation de la mémoire. C’est le travail que fait la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. C’est une volonté associative et politique qui permet de garder la trace.

Le temps passant de manière inexorable, le souvenir s’estompe, mais comme s’estompe tout souvenir. Sur la question de l’estompement du souvenir, je vais vous donner un exemple. Il y a quelques jours, on a commémoré la date du 4 septembre comme étant la naissance de la République. Mais à aucun moment, la guerre de 1870 a été marquée. C’est une guerre qui a fait des victimes, qui a dévasté des régions, qui nous a fait perdre une partie du territoire… Le dernier combattant de la guerre de 1870 est mort en 1955. Ça fait un entrefilet dans le journal. Donc, il y a des événements comme ça, qui passent à la trappe, qui ne sont plus que dans la mémoire collective des villages les plus touchés.

C’est pour cela que je m’interrogeais sur comment marquer la mémoire de ces trois attentats dans la ville et dans le pays.

Mais, à un moment donné, naturellement, ça passe, j’allais dire, au second plan. C’est-à-dire que la mémoire des événements les plus récents prend le pas sur la mémoire des événements les plus anciens. On a eu, effectivement, de belles commémorations du centenaire de la Grande Guerre, grâce à une implication très forte de l’État, parce que, s’il et si’il n’y avait pas eu la Mission Centenaire, je pense que l’ampleur du rappel de la grande boucherie intra-européenne de 14-18 aurait été réduite. Et je ne sais pas si les 150 ans des attentats de janvier 2015 seront commémorés.

Dernière question, sur quoi écrivez-vous en ce moment ?

En France, mon dernier livre, écrit avec Nicolas Lebourg, Les droites extrêmes en Europe, est paru en 2015. Mais, aujourd’hui, j’ai l’impression que mes sujets n’intéressent plus énormément ici, sauf sous l’angle de l’actualité : « Combien fera Marine Le Pen en 2022 ? ». Je publie davantage aux États-Unis et en Allemagne.

Pourtant, l’extrême droite et les populismes ont le vent en poupe. C’est étrange.

J’ai cette particularité : je parle à tout le monde. Par exemple, j’ai collaboré à un dossier sur le populisme réalisé par Valeurs Actuelles. J’ose continuer à le dire: c’est un dossier de très grande qualité. Je pense que la lumière jaillit du débat et de la confrontation. La gauche est totalement prisonnière, comme une certaine droite d’ailleurs, de l’idée qui consiste à dire : « C’est l’adversaire, on ne lui parle pas ».

Je parle à tout le monde par obligation. Enfin, n’est pas chercheur celui qui refuse de parler à celui avec qui il n’est pas en accord. Je suis peut être naïf, mais j’ai vu des gens changer aussi. Je ne veux pas m’attribuer la responsabilité du moindre changement, mais il existe des préjugés que la discussion peut sinon supprimer, du moins estomper. Quand je reçois, par exemple, la lettre d’un militant ou responsable classé à l’extrême-droite , qui me reproche ce que j’ai dit ou écrit » je lui réponds : « Voyons-nous monsieur ».

Après, nos différends s’amenuisent ou augmentent, mais je ne veux pas perdre la petite chance que la discussion ne se tienne pas en vain. 

Visuel : ©JYC

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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