Théâtre
Festival 7.8.9. : « Les Justes », jusqu’où iront-ils pour servir leurs idéaux ?

Festival 7.8.9. : « Les Justes », jusqu’où iront-ils pour servir leurs idéaux ?

05 octobre 2020 | PAR Magali Sautreuil

Difficile de définir ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, tant cette notion diffère d’un individu à l’autre ! Et c’est justement ce qui tourmente Les Justes d’Albert Camus. Avec une mise en scène sobre, la compagnie Les 6 Thèmes Théâtre met en exergue les sentiments contraires et contradictoires des personnages de ce huis clos…

Février 1905. Moscou. Un groupe de terroristes, appartenant au parti socialiste révolutionnaire, est sur le point de commettre un attentat à la bombe contre le Grand-Duc Serge Alexandrovitch de Russie, l’oncle du tsar Nicolas II. Seulement voilà, dans la calèche, se trouvent son épouse, la Grande-Duchesse Élisabeth, et leurs deux enfants.

Leur présence n’était pas prévue et fait vaciller le bras d’Ivan Kaliayev. Ce poète idéaliste, qui se voit en justicier et non en assassin, ne peut se résoudre à tuer de sang-froid des innocents. En se livrant à un tel acte, il aurait le sentiment de n’être qu’un vulgaire meurtrier et d’entacher de ce fait la noble cause qu’il sert avec zèle et enthousiasme et qui vise à libérer la Russie du joug d’un despote.

Ces considérations, certes louables, divisent le groupe dont il fait partie. Stepan Férodov n’a pas ce genre d’état d’âme. C’est un révolutionnaire froid, prêt à tuer des innocents si c’est pour sauver d’autres enfants russes qui meurent de faim. Il est animé par la haine, une haine nourrie par les humiliations et la souffrance qu’il a endurées pendant ses trois années d’emprisonnement ainsi que par le le suicide de sa femme. Ses gestes et ses mots témoignent de la violence qui le ronge et l’empêche d’aimer à nouveau, même ses frères d’armes.

Voinov est aux antipodes de ces deux extrêmes : vulnérable et hésitant, il ne semble pas avoir le courage nécessaire pour assumer ses opinions.

Quant à Annenkov, le chef du groupe, il tente d’agir avec raison, en mesurant posément tous les paramètres et en maudissant sa position de leader qui lui interdit de se mettre en danger.

Nous voici donc face à un groupe qui sert une même cause mais qui ne parvient pas à s’entendre sur les moyens d’achever ses desseins…

Une personne réussit néanmoins à donner une unité à cette entité : Dora, la sœur d’Annenkov et la seule femme de ce groupuscule. Partagée entre son amour pour la cause et celui qu’elle éprouve pour Kaliayev, elle essaie de ne pas salir les idéaux que les révolutionnaires défendent en les incitant à réfléchir sur le sens de leurs actes.

Elle poursuit ses « nobles » objectifs, malgré tout, malgré elle, malgré la souffrance engendrée par son amour impossible pour Kaliayev. Les révolutionnaires ne peuvent aimer dans cette vie s’ils veulent achever leurs desseins. C’est pourquoi la metteuse en scène, Aurélie Camus, a choisi de mettre en musique son adaptation de la pièce de Camus avec le ballet de Prokofiev, Roméo et Juliette, dont l’histoire d’amour ne peut exister que dans la mort…

Ce sont toutes ces réflexions qui sont au cœur de la pièce ! Alors que nous sommes au centre de l’action et que l’explosion de la bombe aurait pu être mise en scène de manière magistrale, le drame, sur scène, ne se joue pas à l’extérieur, mais à l’intérieur, dans le repaire des terroristes et dans la cellule où Kaliayev est enfermé.

Ceux qu’on appelle « Les Justes » ne cessent de se poser la question de la légitimité de leurs actions. Ils doutent des autres, de leurs camarades, mais aussi et surtout d’eux-mêmes, ce qui les rend profondément humains.

La scène qui se déroule dans la prison est particulièrement intense. Plongés dans le noir, les spectateurs et les protagonistes sont livrés à eux-mêmes et se raccrochent au moindre détail : un corps qui se meut dans l’obscurité, une parole qui brise le silence… Le sort de Kaliayev repose ici entre les mains de ses geôliers. Privé de liberté, de repères spatio-temporels et esseulé, il est tiraillé par différents sentiments : sa fidélité à la cause, son amour pour Dora, la trahison de ses pairs, la justification de l’attentat, les conséquences de ses actes, sa rédemption aux yeux de Dieu…

Ce jeu de clair-obscur est omniprésent dans cette adaptation et rend ainsi compte de la complexité de la situation. La mise en scène joue également sur les non-dits et les ressentis des personnages, ce qui pousse le spectateur à se mettre à leur place et à se questionner : « Qu’aurions-nous fait à leur place ? »

Les Justes, d’Albert Camus, spectacle mis en scène par Aurélie Camus, assistée par Tiffany Léonard, avec Fany Burgard (Dora), Romain Poli (Annenkov et Foka), Simon Jouannot (Voinov et Skouratov), Sébastien Hugues Gillie (Ian Kaliayev), Tiffany Léonard (la Grande-Duchesse Élisabeth) et Adrien Pont Foray (Stepan et le gardien), présenté dans le cadre de l’édition 2020 du Festival 7.8.9., à Paris, au théâtre de Nesle. Durée : 1 h 40.

Suivez le théâtre de Nesle sur Facebook (ici) et Instagram (ici).

Retrouvez l’actualité de la compagnie Les 6 Thèmes Théâtre sur son site Internet (ici), sa page Facebook (ici) et son compte Instagram (ici). Prochain spectacle à découvrir : Believers. Lecture publique le 9 novembre 2020 à 11h au Théâtre Lepic, à Paris, puis premières représentations du 16 au 22 novembre 2020, au Théâtre Espace 44, à Lyon.

Visuel : © Affiche du spectacle.

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Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

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