Théâtre

« Celle qui marche » plus loin que Davy Crockett

« Celle qui marche » plus loin que Davy Crockett

06 septembre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Celle qui marche loin est un spectacle de théâtre d’objets qui a fait sa première québécoise à Saguenay durant le festival FIAMS. Fruit d’une coopération entre Maude Gareau (cie Ombres Folles, Québec) et Gildwen Peronno (cie du Roi Zizo, France), il s’agit d’un récit de l’exploration de l’Ouest américain par les coureurs des bois francophones et leurs descendants métis. Une histoire puissante, portée par des images justes et deux interprètes engagés et complices.

L’anti-western

De la conquête de l’Ouest, on sait surtout qu’elle est anglophone, qu’elle sent la sueur et la poudre et la testostérone, et qu’elle est un tiroir à cash pour Hollywood.

Ce que l’on sait moins, c’est ce que l’exploration du nouveau continent a dû aux explorateurs français, qui faisaient l’effort d’apprendre la langue des premiers peuples. Ces aventuriers qui souvent habitaient au sein des tribus, se mariaient et avaient des enfants avec des femmes autochtones. Eux dont la trace est restée vivante en de multiples endroits du Nord américain, même après que les anglophones eurent remporté la bataille.

C’est un récit puissant qui est offert dans Celle qui marche loin : plurigénérationnel, avec le souffle de l’épopée, c’est une sorte d’anti-western où les héros sont métis et de sexe féminin, où le spectateur ressent l’immensité des territoires, l’impossible étirement du temps, l’extrême rigueur des climats du Nord. C’est un autre récit de la traversée de l’Amérique du Nord de la côte Est à la côte Ouest.

Théâtre d’objets et interprètes habités

Pour servir cette odyssée du temps des colons, c’est la subtile métaphore du théâtre d’images qui est employée par les auteurs et interprètes, la québécoise Maude Gareau et le breton Gildwen Peronno. Des jouets, quelques drapeaux, un impressionnant échafaudage de scies, un soupçon de jeu d’acteur pour l’incarnation des protagonistes, c’est tout ce qu’il faut à ces deux-là pour représenter une tempête de neige ou l’immensité des rocheuses. Certaines images sont saisissantes de justesse, telle cette Amérique peuplée de billes représentant les tribus indiennes, piétinées par l’Homme blanc fraîchement débarqué.

Les deux interprètes sont d’une grande rigueur dans la précision de leur jeu, avec un rien de raideur qui est sans aucun doute dû à la jeunesse du spectacle. Même si la manipulation n’est pas révolutionnaire dans ses techniques, elle est nette et remplit très bien son rôle. Pour autant, le plaisir des deux complices à travailler ensemble et à raconter ce récit est manifeste : la vivacité et le plaisir de jeu sont communicatifs. Tous deux ont une grande honnêteté dans la manière de porter leur parole, qui la rend immédiatement sensible.

Mise en scène dynamique

Quand à la mise en scène, elle est va à l’essentiel et concentre les énergies au centre du plateau, avec une économie de moyens caractéristique du genre. Loin de se laisser enfermer dans une pauvreté qui cacherait sa misère dans les ombres, Maude Gareau et Gildwen Peronno font au contraire feu de tout bois, jouent avec tout et se placent du premier au second degré pour mieux déjouer le piège de l’apathie et dynamiser le récit.

L’espace est intelligemment utilisé, avec de beaux effets d’échelle et de sacrées trouvailles topographiques. On sait que le théâtre d’objets a une belle propension à permettre sur scène une écriture quasi-cinématographique : c’est particulièrement réussi ici, où les plans larges majestueux succèdent aux zooms, où les travellings de cour à jardin insufflent leur vie au spectacle.

L’Aventure pour tou.te.s

Cette histoire qui a pour héros Marie et Pierre, enfin surtout Marie, est l’occasion d’un hommage épique aux pionniers de langue française et à leurs descendants. En arrière-plan, quelque part, on entend de lointains échos de Jack London… mais d’un Jack London qui aurait perdu son anglais, et aurait décidé de s’intéresser aux premiers peuples. C’est une fresque moderne, qui fait œuvre de réhabilitation autant que de divertissement, qu’il s’agit ici.

Un bien joli moment de théâtre, riche en émotions, qui, sous la surface du plaisir éprouvé, laisse traîner un frémissement songeur, une révérence pour la fragilité de l’existence et l’exceptionnel courage d’anonymes qui ne seront jamais les héros célébrés par l’Histoire.

Prochain arrêt: les 23 et 24 septembre dans le IN du Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières.

Distribution
Écriture, mise en scène et interprétation : Maude Gareau (QC) et Gildwen Peronno (FR)
Regard extérieur : Marina Le Guennec (FR) et Jacques Newashish (QC)
Musique et assistance à la création : Olivier Monette-Milmore (QC)
Costume : Anna Lereun, Under the Bridge (FR)
Lumière : Alan Floch (FR)
Régie son et lumière : Olivier Monette Milmore et David Lippe
Visuels : © Jean-Michael Seminaro

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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