Théâtre

« Ogre »: un spectacle audacieux pour une marionnette monumentale

« Ogre »: un spectacle audacieux pour une marionnette monumentale

27 juillet 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Présenté en première mondiale au FIAMS 2019 à Saguenay, Ogre de la Tortue Noire est une performance théâtrale spectaculaire, à bien des égards. Par sa marionnette géante, d’abord, dont les proportions sont rarement vues en salle. Par le morceau de courage que constitue ce monologue logorrhéique pour le comédien qui le porte brillamment. Par son ambition dans la recherche d’un spectacle de marionnettes résolument contemporain. Le texte pourrait épuiser l’attention de certains spectateurs, mais on ne peut nier qu’il s’agit là d’un spectacle fascinant.

Une esthétique du dévoilement

La salle est plongée dans le noir. Du sein de l’obscurité vient alors une voix, chaude, un peu grasseyante, et comme tournée vers l’intérieur. Elle se fait entendre par l’intermédiaire d’un système d’amplification. Elle articule ce qui semble être un soliloque : un homme, qui semble seul, commente son existence présente.

Petit à petit, la lumière se fait. Elle révèle un dos immense, posé sur des fesses aussi larges qu’une voiture. L’arrière d’un crâne chauve. Une masse jaunâtre et immobile, qui occupe l’espace au centre du plateau encore plongé dans une demie obscurité.

Pendant ce temps, le flot de paroles ne s’interrompt pas. Un autre personnage se manifeste dans la logorrhée, l’homme commente ses interactions avec un nouveau personnage, s’adresse à lui, bien que jamais il ne soit rendu visible sur le plateau. Jusqu’au bout, on ignorera si L’Ogre est seul ou réellement entouré, s’il est conscient ou plongé dans un délire psychotique.

Le dos et la tête commencent à pivoter. D’un côté, puis de l’autre, un profil se révèle, les lumières continuent d’augmenter.

Et ainsi de suite.

On découvrira un plateau entièrement nu à part les pieds des projecteurs, trois acteurs-marionnettistes, ainsi que le comédien incarnant vocalement le personnage de l’Ogre, qui se tient derrière une table avec son micro.

Ce dévoilement progressif, cette incarnation progressive également puisque la marionnette de dos ne bouge même pas pendant les premières minutes de la pièce, installent un rythme étiré, une temporalité de la stagnation. Le procédé entretient également un certain mystère, autour d’un texte qui livre finalement peu de clés pour comprendre ce qui se passe réellement.

Un formidable travail d’interprétation

Il faut saluer la performance de tous les artistes présents au plateau. Alors même qu’il s’agissait de la première représentation en public, leur niveau de maîtrise du spectacle est impressionnant.

S’agissant d’Éric Chalifour, qui porte la voix de l’Ogre et finit par l’incarner quand le grand corps repose finalement inerte sur le plateau, il réalise une performance assez incroyable, en donnant du corps et de la nuance à un monologue ininterrompu de 75 minutes. Au-delà de la prouesse de mémoire et d’endurance, il réussit à donner une texture et une couleur au texte sans lesquelles ce dernier serait proprement indigeste au point d’être inaudible.

Le corps de l’Ogre fait si peut sur scène, ses interactions sont tellement brèves, qu’un poids énorme pèse sur le comédien, qui doit susciter et tenir les images de l’action par la seule force de sa parole. Il y arrive déjà très bien, et c’est une jolie prouesse. On est impatient de voir sa performance au bout de cinquante représentations, quand il sera parfaitement rodé.

Les acteurs-marionnettistes qui manipulent ne sont pas en reste. Les dimensions inaccoutumées de leur objet demandent d’innover dans les prises comme dans les mouvements, exigent un engagement constant du corps tout entier. Ils ne sont pas trop de trois à cette tâche, dont ils sortent épuisés… mais fiers, et à raison, car leur Ogre s’anime avec un grand réalisme.

Cette immense carcasse assise ou parfois couchée, quand elle sort de son immobilité, acquière rapidement la densité de présence d’un humain, du fait de la précision et de la fluidité des gestes qui lui sont imprimés. L’illusion est parfois vertigineuse, alors même que la marionnette n’a pas reçu une finition réaliste, et que ses proportions font facilement obstacle au consentement du spectateur à laisser l’illusion opérer.

Même quand il s’agit de jouer en opposition avec la marionnette, l’animation reste totalement crédible, alors que c’est une chose très difficile à bien faire. Très belle performance, là aussi. On a donc là une belle utilisation des possibilités de la manipulation, dans le trouble entre agissant et agi, dans le partage du rôle entre plusieurs entités ou signes fongibles, dans l’alternance entre mouvement et inertie.

Un personnage hors normes…

Le cœur donc de cette proposition, c’est ce personnage unique d’Ogre, spectaculaire, tentaculaire, surdimensionné. C’est une belle trouvaille que d’avoir traduit le personnage égotique, monstrueux du texte, en un géant dont les proportions écrasent son environnement.

Cela permet également un jeu très juste, quand les trois marionnettistes sortent tour-à-tour de leur neutralité de manipulateurs pour incarner brièvement des personnages interagissant avec l’Ogre, que ce dernier va alors pouvoir écraser de toute sa masse. C’est dans ces moments, intelligemment dosés, que la disproportion monstrueuse de la marionnette apparaît de façon éclatante. Les personnages écrasés, repoussés, malmenés, sont pris dans l’étau effroyable d’une bête immense à laquelle il ne semble pas possible d’échapper. Belle traduction visuelle d’une personnalité abusive, qui écrase et se nourrit de tous ceux qui l’approchent.

… une marionnette hors normes

La marionnette est très réussie : son anatomie générale est bien celle d’un humain, mais le réalisme n’a pas été poussé trop loin. En revanche, les proportions respectées, à son échelle, et les articulations bien pensées, permettent une animation très proche des mouvements et attitudes humains, ce qui aide considérablement l’illusion d’être confronté à un géant et non à une chose. Car, paradoxalement – ou pas – la monstruosité de ce personnage exige qu’il soit humain, comme nous, et qu’il fasse souffrir d’autres humains, comme nous.

Une mise en scène audacieuse

Monter ce texte de Larry Tremblay est déjà en soi-même un pari audacieux. Dany Lefrançois le redouble en optant pour une mise en scène dépouillée, résolument moderne. Globalement, elle réussit bien à transposer le texte. Surtout, elle fait beaucoup appel à l’imaginaire du spectateur, puisqu’elle ne donne presque rien d’autre à voir que la marionnette de l’Ogre, et les quatre humains qui sont à son service.

On a déjà mentionné la progressivité du dévoilement de la marionnette et du dispositif, d’autant plus habile que les possibilités d’éclatement du rôle, permis par la marionnette, sont portées à leur paroxysme : un comédien porte la voix, trois marionnettistes portent le mouvement, une marionnette porte l’incarnation symbolique du corps.

Très juste aussi nous semble le retour de la marionnette à l’inertie, quand elle finit par faire le vide autour d’elle en rejetant tous ses proches, et la poursuite du monologue par le comédien qui entre alors en jeu, personnage devenu petit et impuissant, tel qu’il est en réalité, mais intensément investi de la nécessité de tenter de maintenir l’illusion de sa grandeur.

Tout aussi juste, l’idée que le comédien qui incarne la voix de l’Ogre soit assis à une table qui tourne autour de la marionnette, le regardant perpétuellement, manifestation évidente de son obsession à se regarder lui-même, à ne s’adresser qu’à lui-même, dans un solipsisme indéfiniment prolongé.

De même, l’utilisation de la lumière et des projecteurs est bien pensée, en tant que source lumineuse mais aussi en temps qu’élément de dramaturgie visuelle. La lumière sert autant à magnifier le corps marionnettique, qu’à zoomer sur son visage particulièrement. Cette idée aussi est une belle idée : le visage de l’Ogre est immobile et impassible dans toutes ses interactions extérieures, et ne s’anime que dans sa vie intérieure, lorsqu’il rentre en lui-même.

Un grand mérite de Dany Lefrançois se trouve également à l’endroit de l’étirement du temps. Il ose se donner un rythme lent, ce qui lui permet d’épouser le fleuve qu’est le texte, de laisser l’énormité de ce qui est dit se dilater dans les ombres au gré des minutes qui s’égrainent. C’est la condition nécessaire à créer un effet d’épuisement, de négation du passage du temps, et c’est faire une grande confiance à la fois à la capacité du spectateur à se concentrer, et à son désir de recevoir le texte. Choix courageux car risqué, mais choix intelligent aussi, et respectueux du public.

Un texte épuisant, qui joue au funambule au-dessus du vide

Si ce spectacle a une faiblesse, au milieu de tous ses mérites, c’est son écriture textuelle.

Il est immensément difficile de réussir un long monologue, d’autant plus lorsqu’il n’a pas réellement d’aboutissement, parce qu’il se donne le projet d’être l’écho d’une vacuité intérieure et d’un dialogue guidé par l’obsession, qui tourne en boucle puisque le personnage ne prend jamais conscience de la spirale inexorable dans laquelle il s’est piégé.

On comprend pourquoi ce texte peut fasciner, pourquoi on peut vouloir le monter. Morbide jusqu’au malsain, traversé de compulsions égotiques dévorantes, le personnage de l’Ogre est obsédé par son image, son corps, sa sexualité, et surtout, in fine, par le regard des autres, puisqu’il recherche en permanence dans son délire l’œil de la caméra. Il s’agit évidemment alors d’un autre fantasmé, tenu à distance, qui n’existe que pour valider l’Ogre, un objet distant et non un sujet agissant. Au contraire des personnages proches de l’Ogre, qui sont, eux, niés et écrasés sans pitié.

C’est un texte dont on nous dit qu’il propose un regard acéré sur la société du spectacle et sur la télé-réalité. On en est mal convaincu. Mais il raconte effectivement, jusqu’à l’écœurement qui ne peut qu’accompagner le voyage dans les pensées d’un être complètement obsédé par lui-même, le vide vertigineux d’un égotisme pathologique.

L’un des ressorts d’écriture est donc la saturation, la boucle infiniment répétée, la récurrence des thèmes et des motifs. Jusqu’à épuisement. Et, si la langue est belle, elle n’est pas assez forte pour tenir la tension nécessaire sur toute la longueur de la représentation. Cette longueur est consubstantielle au projet et au propos, certes. Mais elle doit être alors habitée, tendue, riche d’horizons à réaliser, finalement, au moins potentiellement, pour tenir l’énergie et l’attention.

On craint donc que ce ne soit là le talon d’Achille du spectacle : un texte ardu, fait pour agacer la patience du spectateur, mais qui ne lui offre pas assez en retour pour qu’il reste disponible à la proposition. C’est un obstacle à lui seul, dont on n’est pas certain qu’il sera évident à franchir pour tous les spectateurs : il faut un inépuisable désir de suivre le spectacle pour ne pas « décrocher ».

Une expérience à tenter

Sous cette réserve, qui n’est tout de même pas moindre, il faut affirmer la qualité de ce spectacle, plein de vertus. On mettra peut-être aussi un bémol à l’endroit du texte en ce qu’il semble autoriser une lecture grossophobe, même si les choix de mise en scène ne vont pas dans cette direction.

C’est armé de détermination et de curiosité qu’il faut découvrir Ogre. Mais ce spectacle propose un vrai voyage, un geste de mise en scène, ainsi qu’une très estimable confiance dans la contribution du spectateur à co-construire son espace imaginaire, qu’il serait dommage de manquer.

Les spectateurs québécois auront le plaisir de retrouver Ogre en saison du théâtre La Rubrique, du 14 au 23 novembre 2019. Le spectacle sera également visible en France dans la programmation de saison du Mouffetard – Théâtre de la marionnette à Paris, du 10 au 15 mars 2020.

 

TEXTE Larry Tremblay
MISE EN SCÈNE Dany Lefrançois
COLLABORATION À LA MISE EN SCÈNE Sara Moisan
ASSISTANCE À LA MISE EN SCÈNE Christian Ouellet, Marilyne Renaud
INTERPRÉTATION Éric Chalifour, Vicky Côté, Martin Gagnon, Marilyne Renaud en remplacement de Sara Moisan
MARIONNETTE Mylène Leboeuf-Gagné
SCÉNOGRAPHIE ET ACCESSOIRES Chantale Boulianne
CONCEPTION ÉCLAIRAGES Alexandre Nadeau
CONCEPTION SONORE Patrice Leblanc
COSTUMES Vicky Tremblay
RÉGIE Isabeau Côté
DIRECTION DE PRODUCTION Marilyne Renaud
ASSISTANCE DE PRODUCTION ET ARCHIVAGE Valérie Essiambre

Visuel: (c) Patrick Simard

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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