Théâtre
Battre encore : la radicalité, la résistance par l’art, toujours

Battre encore : la radicalité, la résistance par l’art, toujours

21 juillet 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Le festival RéciDives a accueilli quelques unes des premières dates de la nouvelle création de la compagnie La Mue/tte, intitulée Battre encore. Un spectacle sans dialogues, de théâtre visuel, auquel se mêlent de nombreux autres langages artistiques : musique, danse, marionnette, théâtre d’ombres. Une œuvre complexe, pour un sujet qui ne l’est pas moins, celui des violences faites aux femmes, mises en scène au prétexte de l’histoire particulière de trois sœurs. Un spectacle en forme de cri silencieux, pour montrer la violence et l’injustice, et la rage qu’elles font naître. Sans concession mais pas sans subtilité, visuellement superbe, musicalement réussi, à découvrir absolument.

Montrer l’horreur sans faire de concessions

Le sujet est grave, le traitement ne l’est pas moins. Battre encore n’est pas un spectacle léger, car son thème n’y prête guère. Pour dénoncer les violences féminicides, Delphine Bardot a eu l’idée d’utiliser – en l’adaptant pour ne pas tomber dans un théâtre documentaire – l’histoire des trois sœurs Mirabal, assassinées par le dictateur dominicain Trujillo en 1960, et dont la date de la mort a été choisie pour la journée mondiale contre les violences faites aux femmes.

De cette histoire, même théâtralisée, il n’est pas question d’atténuer l’épouvantable violence. Avec le coussin de mise à distance offert par l’utilisation de marionnettes, l’insoutenable est bel et bien figuré sur scène : tous les affronts faits au corps et à la dignité des protagonistes, violence sexuelle et symbolique et physique, sont là, clairement exposés. Une écriture qui revendique et assume d’asséner la vérité crue, sans s’entourer de fausses pudeurs. Pour rendre hommage. Pour montrer. Pour réveiller sans doute aussi.

Le spectacle est donc construit autour de cette ascension vers un dénouement tragique, mais paradoxalement salvateur, puisque sublimé par une population excédée qui prend les armes contre le dictateur et ses sbires qui les oppressent. La compagnie présente cette œuvre comme de la « poésie anti-patriarcale » ; la description est bien choisie, car de la poésie il y a sans aucun doute, en même temps qu’une dénonciation sans détours de comportements masculins parfaitement toxiques, et même ici meurtriers. On pourrait même lire en filigrane que l’adolescence trop protégée des trois jeunes femmes les prépare bien mal à affronter une réalité qui leur est radicalement hostile. En tout cas, il ne s’agit pas d’un spectacle manichéen, car des figures masculines positives sont aussi présentées.

Du point de vue de la narration, la dégradation progressive mais implacable du climat à peu près protégé du début du spectacle va mener à une sorte de plateau à compter du moment où la violence, jusqu’alors latente, va commencer à se déchaîner librement. De ce moment, on n’a plus vraiment de répit, et la tension reste constante jusqu’à la fin… qui n’offre pas vraiment de résolution. Delphine Bardot a fait ce choix délibérément, parce qu’il s’agit de donner à ressentir que pour une femme, dans ce genre d’environnement, il n’y a justement pas de répit, et pas de résolution non plus. On comprend parfaitement l’intention, et le moyen est approprié, même s’il n’est pas parfaitement académique.

Un dernier élément de compréhension qui se construit au long du spectacle mérite encore d’être relevé. Un lien fort semble être établi entre autoritarisme, militarisation de la société, virilisme, d’une part, et patriarcat et violences faites aux femmes, d’autre part. De fait, on n’a pas d’exemple de régime oppressif sanglant dirigé par des femmes… et on voit bien dans les montée des extrêmes droites de tous poils en Europe que virilisme et autoritarisme sont deux machines infernales qui vont étroitement de pair. Et qu’en combattant le système patriarcal, on désamorce par ailleurs d’autres énergies mortifères.

Figurer les monstres

Les trois sœurs qui sont les protagonistes de cette pièce n’ont donc affaire qu’à des hommes. À peine peut-on se figurer que, dans la foule présente dans les rues, se trouvent sans doute d’autres femmes. Tous ces hommes qui vont être représentés au plateau le sont sous la forme de marionnettes, ce qui autorise à jouer avec les symboles, les proportions, les corps figurés de façon plus ou moins réaliste.

Ce n’est pas que tous les hommes soient des monstres, dans ce huis clos. Le début du spectacle, avant l’irruption des miliciens à la solde du dictateur, montre à la fois la figure d’un père aimant, et le fantasme idéalisé que chaque sœur se fait de l’homme-objet-d’amour. Le premier, qui n’est pas dépourvu de tous défaut puisque son attitude très protectrice est en elle-même paternaliste, est simplement figuré avec une tête et deux mains – la bouche qui embrasse ses filles, les mains qui les retiennent dans le cocon familial. Les amants idéalisés sont encore plus intéressants dans leur figuration : une caricature d’homme viril réduit à une miniature inoffensive pour l’une, un homme-doudou comme une grande baudruche pleine de poils pour l’autre, un mannequin de bois raide et rétif à tout mouvement ou à toute tendresse pour la dernière.

C’est cependant à l’endroit des miliciens, et du dictateur lui-même, que la marionnette est utilisée de la façon la plus intéressante. Les miliciens sont des marionnettes portées, greffées au corps des trois femmes interprètes, qui de ce fait se retrouvent dominées visuellement par elles, en même temps qu’elles ont en réalité tout le contrôle de l’action, et que ces personnages masculins n’existent que par elles. La mise en abîme est troublante et réussie. Le dictateur est une marionnette habitée, gigantesque, qui écrase par sa taille les sœurs, et qui se dresse, tel une tour phallique, au-dessus des corps sur lesquels il a décidé de régner.

En plus de l’emploi symboliquement approprié des marionnettes, et du trouble diffus qu’installe le traitement réaliste de la plupart d’entre elles, il faut dire enfin que la manipulation est très bien maîtrisée. Cela mérite d’autant plus d’être mentionné que, sur les trois interprètes, toutes n’ont pas l’habitude de ce genre de technique. Mais le travail paie : quand il le faut, les manipulatrices se mettent vraiment au service de leur marionnette, et organisent si bien leur corps et leur mouvement par rapport à l’objet que ce dernier semble bien prendre vie.

Danser au bord de l’abîme

La création musicale de Santiago Moreno atteint le même niveau de soin extrême que le reste du spectacle. Le musicien s’est plongé dans les chansons d’Amérique du Sud, à la recherche de morceaux ayant abordé le thème de la violence contre les femmes. Il n’en a trouvé que très peu. En s’en inspirant, et en tissant autour du thème du tango, il a réussi à proposer un univers musical riche et varié, parfaitement raccord avec la couleur de la pièce. Le tango, musique de la passion – la passion, bien souvent détournée en prétexte à la violence, que l’on songe seulement à l’excuse du « crime passionnel ».

Sur ces notes latino, Delphine Bardot et ses deux acolytes posent des pas de danse – la danse de salon est prise ici comme métonymie de la crispation autour des rôles extrêmement codifiés qui sont imposés aux hommes et aux femmes – que ces dernières subissent de plein fouet et n’ont aucun pouvoir de rejeter sans subir une punition immédiate. La danse prise comme un piège sexué, oppressante plus que langoureuse, qui s’achève dans la violence et non dans la volupté.

En même temps que c’est très fort sur le symbole, et que la scène de bal constitue le tournant de la pièce, on doit souligner également la maîtrise technique dont font montre les trois interprètes, qui exécutent des pas complexes en faisant mine d’être guidées et forcées par leurs cavaliers, qui sont des marionnettes grandeur nature qu’elles portent sur elles. La rigueur qui est mise dans cette scène est impressionnante, du point de vue de la danse comme du point de vue de la manipulation, qui exige des prouesses de dissociation et de décentrement.

Faire spectacle d’un drame sanglant

Pour présenter ce huis clos meurtrier, Delphine Bardot et Pierre Tual se sont inscrits dans une esthétique soignée, où domine la couleur rouge. Couleur de la passion, couleur du sang, couleur de la violence, et on se doute que la mise en scène ne se prive pas de jouer sur ces trois registres, relativement à ces trois femmes à peine pubères, brutalisées à mort par la dictature militaire. En même temps, le rouge est aussi du côté de la vie : la sang qui est répandu est la mort, mais le sang qui coule dans les veines et bat aux temps est une métaphore de la vie puissamment vécue – et le sang menstruel indique la possibilité de la procréation et donc de la génération de la vie.

Par contraste, le vert kaki des uniformes, sombre et terne, est visuellement sinistre. Même quand les sœurs revêtent une robe noire, elles en rehaussent l’apparence par des fleurs à la carnation sanguine. On peut glisser au passage que les costumes sont aussi soignés que le sont les marionnettes, ce qui n’est pas peu dire.

Pour ce qui est de la mise en espace, la compagnie La Mue/tte a tiré beaucoup d’effets de pas grand-chose. L’espace scénique, construit principalement avec des panneaux mobiles, est graduellement dévoilé et creusé à mesure de l’avancée du récit, qui va s’ouvrant vers d’autres lieux. On part d’un foyer clos et protégé, pour aller vers la figuration de l’extérieur, en transitant par le palais du dictateur. Pour figurer la rue, d’ailleurs, le hors-champs de cet extérieur où gronde la foule, la mise en scène fait le choix du théâtre d’ombre. C’est le seul endroit où l’on pourrait prendre en défaut la minutie qui est la marque du reste du spectacle : la manipulation est un peu heurtée ou hésitante par moments, et surtout la qualité des ombres est variable. Les silhouettes ne sont pas en défaut, elles sont finement découpées, mais les sources lumineuses employées ne semblent pas optimales.

Avec un visuel aussi abouti, il était essentiel d’avoir une mise en lumière de qualité. C’est plutôt le cas, avec des passages qui mettent très bien en valeur les dessins qui ornent les panneaux mobiles, en même temps que l’ombre nécessaire à certaines manipulations est bien maîtrisée.

On l’aura compris, Battre encore est un spectacle radical, au sens étymologique : il va jusqu’à la racine du mal, pour que, enfin mise en pleine lumière, elle puisse être finalement extirpée. Avec une rare minutie, le propos est construit au sein d’un langage formel extrêmement léché, ce qui, par contraste, fait ressortir les rares points qui le sont moins. Peut-être les personnes non-binaires auront-elles plus de mal à s’identifier – mais elles se retrouveront facilement dans la dénonciation du mal infligé par tout système patriarcal.

Battre encore sera représenté du 21 au 23 septembre au Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières.

Mise en scène : Delphine Bardot et Pierre Tual
Dramaturgie : Delphine Bardot, Pierre Tual et Pauline Thimonnier
Texte : Pauline Thimonnier
Création musicale : Santiago Moreno
Interprétation : Delphine Bardot, Bernadette Ladener et Amélie Patard
Conception lumière : Joël Fabing
Création lumière et régie : Charline Dereims
Costumes : Daniel Trento
Marionnettes, ombres et objets animés : Delphine Bardot, Lucie Cunningham et Santiago Moreno
Scénographie – conception : Delphine Bardot et Daniel Trento
Scénographie – réalisation : Daniel Trento, Carole Nobiron et Émeline Thierion
Production & Diffusion : Claire Girod
Assistanat de Production : Aurélie Burgun
Communication : Sandrine Hernandez

Visuel © Frédéric Allegrini

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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