Théâtre
« Aucune Idée » : Marthaler et la petite musique du rire

« Aucune Idée » : Marthaler et la petite musique du rire

30 juin 2021 | PAR Simon Gerard

Tous les éléments scéniques, humains, comiques et musicaux sont réunis dans Aucune Idée pour composer une pièce que l’on peut sans crainte résumer en ces mots : « un très bon Marthaler ».

Comme du papier musique

La recette est en effet désormais bien connue des habitués du théâtre contemporain, et chaque année a droit à son cru — Bekannte Gefühle, gemischte Gesichter, Das Weisse vom Ei, King Size — distribué dans les grandes institutions théâtrales européennes, ici à Vidy-Lausanne, plus tard au Festival d’Automne à Paris. Dans un décor du quotidien légèrement impersonnel et artificiel, plusieurs personnages déclenchent ou subissent des situations majoritairement absurdes, donnant lieu à des échanges et à des gestes chargés d’une grande énergie comique, et souvent appuyés par une partition musicale — oscillant entre musique classique jouée à la viole de gambe et chants traditionnels donnés dans un écossais guttural.

Si l’on peut aussi précisément résumer Aucune Idée sans pour autant se risquer à trop la dévoiler, c’est pour la même raison que l’on peut lire une partition de musique sans jamais se gâcher le plaisir de la première écoute. Pourtant fondé essentiellement sur l’irruption de l’inattendu, de l’incongru et de l’impossible sur scène, Aucune Idée est bel et bien reglé comme papier musique. L’imprévisible y est si précisément orchestré qu’il gagne en artificialité et en étrangeté — rendant toute situation parfaitement anormale. Ce qui est pointé ici est bien sûr la mise en scène du quotidien, et le masque social que l’individu porte en société — concerto de gestes, de phrases et de relations dénuées de sens et d’âme que l’on égrène jour après jour comme des chapelets. Détraquer ces éléments par l’absurde, c’est y injecter des microdoses de poésie, et opérer une déviation, un appel d’air salvateur nous extrayant par l’humour d’un quotidien parfois bien morose.

Je vous parle d’un temps

Cela étant dit, il semblerait que l’univers scénique de Marthaler ne puisse immanquablement toucher que la catégorie de population qu’il esquisse en creux de chacune de ses créations. Rire de bon cœur à une pièce de Marthaler implique en effet de comprendre des gestes issus d’un quotidien socialement situé dans le temps, l’espace et la société : se battre avec un lecteur de cassettes récalcitrant, réparer tant bien que mal un radiateur en fonte avec un mode d’emploi incompréhensible, être noyé sous un amoncellement de prospectus promotionnels vomis par une boite aux lettres sans fond… Autant de situations qui rappellent non pas le quotidien, mais un certain quotidien, et qui donnent lieu non pas à un effet comique mais bien à un certain effet comique. Qui cela touche-t-il le plus ? On peut tenter d’esquisser un portrait-robot du spectateur-cible : un individu caucasien né avant les années 1990, solidement intégré à une vie urbaine et moderne qu’il critique plus ou moins en silence et avec plus ou moins de dérision — généralement avec les armes aiguisées de la culture et des arts. Peut-on se risquer à parler de comique de boomer ?

Un hommage

Pas de critique ici. Ce comique de situation très situé semble bien assumé par Marthaler tant il est ancré dans son univers depuis des décennies. Aucune Idée est d’ailleurs une création très personnelle, puisqu’elle rend avant tout hommage à sa complicité théâtrale avec Graham Valentine, incroyable acteur écossais présent dans beaucoup de ses créations. En somme, Aucune Idée s’apparente à un précieux et ingénieux casse-tête que l’on trouverait au fond d’une armoire dégageant l’odeur surannée des boules de naphtaline : si l’on en comprend les codes et la logique, il s’ouvre à nous, et nous offre un cadeau universel : la petite musique du rire.

 

Aucune idée est présenté au théâtre de Vidy – Lausanne du 26 juin au 4 juillet 2021.

En tournée en 2021/2022 :

du 1er au 14 novembre 2021 au Théâtre de la Ville, Les Abbesses, Paris : avec le Festival d’Automne à Paris.
du 1er au 2 décembre 2021 à la Comédie de Valence
du 8 au 10 mars 2022 au Tandem Arras-Douai
du 24 au 26 mars 2022 au Théâtre National de Nice
du 30 mars au 1er avril 2022 à la MC2 Maison de la Culture de Grenoble
les 8 et 9 avril 2022 à l’Opéra de Dijon
du 12 au 14 avril 2022 au Théâtre des Célestins, Lyon
les 9 et 10 mai 2022 au Manège, scène nationale, Maubeuge
du 18 au 21 mai 2022 au Maillon, Théâtre de Strasbourg

Visuels : ©Julie Masson

Agenda cinéma du 30 juin 2021
« Si maintenant j’oublie mon île » une biographie tendre de Mike Brant pour parler du siècle
Simon Gerard

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture